par Dominique Blanc
Le premier avril 1845, à neuf heures du matin, le maire de Tautavel
part travailler dans lune de ses vignes. Surgissant soudain des buissons,
un inconnu coiffé dun bonnet noir et rouge le met en joue,
lui ordonne de sasseoir à même le sol et le bâillonne.
Rejoint par un complice, il entraîne son prisonnier vers les premiers
contreforts des Corbières. Après avoir franchi les précipices
qui séparent Tautavel de Padern, ils arrivent enfin en vue de Cucugnan.
Encore en rase campagne, les bandits donnent de lencre et du papier
au maire de la commune catalane en lui intimant lordre décrire,
à la lueur dune bougie, une lettre à son fils pour lui
réclamer une rançon de cinquante mille francs or. Jean Vidal,
dit Nin, ne sait ni lire ni écrire. Son compagnon est là,
lui qui sait déchiffrer les lettres, pour sassurer
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que le prisonnier a bien noté ce que le bandit lui a dicté.
Nin cachette la demande de rançon avec de la mie de pain mouillée
de salive, entrave avec une corde les bras et les jambes de lotage
quil laisse seul sur une aire au pied des murailles de Cucugnan. Le
prisonnier parvient à séchapper et à donner lalerte.
Le maire de Cucugnan recueille son collègue de Tautavel dont laventure
se termine là.
Crime anodin, exploit pathétique dun va-nu-pieds analphabète
et misérable, cet enlèvement raté appelle de lui-même
la poésie brutale des complaintes pour feuilles volantes tant est
grande la disproportion entre la somme demandée et les moyens ridicules
employés pour lobtenir. Il sinscrit pourtant dans la
saga des Trabucaires. Depuis 1840, ces soldats perdus de la guerre
de Succession espagnole ont franchi la frontière et se sont organisés
en bandes entre Corbières et Pyrénées. |