Elle révisait, pour un partiel, un cours sur la pharmacologie de l’appareil circulatoire, particulièrement les modifications du système nerveux autonome apportées par l’ingestion de drogues. Elle m’a demandé de l’aider en lui posant des questions, et m’a appris à me promener dans le logiciel. Je n’ai eu besoin que de quelques minutes pour me familiariser avec la surface sensible qui permet de promener le curseur, sur l’écran. Un quart d’heure plus tard, j’étais capable de moduler les variations de débit cardiaque, de contrôler l’irrigation des territoires vasculaires, de réguler les performances du myocarde ou la vasomotricité des vaisseaux artériels. Je ne m’occupais plus de ses réponses. Pour être tout à fait franche, j’étais accro. Je ne me souviens plus exactement, mais je crois bien que c’est à ma demande qu’elle m’a initiée aux mystères de la " toile ", en ouvrant un site Internet à mon nom, le www.thyler.news.fr. J’ai passé le week-end suivant à visiter le monde au bout de mes doigts. Je surfais d’un continent à l’autre, laissant des messages énigmatiques dans les boîtes virtuelles, interrogeant mon e-mail trois fois l’heure pour voir si personne ne m’avait répondu. Mon cœur s’était emballé quand un correspondant s’est manifesté pour la première fois. Un gros plan génital tiré d’un quelconque porno. Par la suite, j’évitai de dire qui j’étais, jeune, blonde, parisienne, et me dissimulai derrière un prénom masculin, Robert, qui m’attira pas mal de propositions homos. Car s’il est vrai que le cul fait tourner le monde, le Net n’échappe pas à la règle, et la base du réseau, la connexion, porte bien son nom.
Élodie me fit découvrir d’autres sites. Elle m’expliqua que la " toile " était en fait une des retombées de la guerre des étoiles, cet affrontement technologique et financier déclenché par Ronald Reagan pour asphyxier l’URSS.
— Le premier objectif, dans un conflit moderne, c’est de briser rapidement le système de communication de l’adversaire. Au cours des années soixante-dix, le Pentagone avait mis au point un système d’information décentralisé et donc indestructible. Ensuite ils ont trouvé mieux, et ce sont les universités qui se sont emparées du Web, de la " toile ", d’autant que ça ne coûte pratiquement rien... En ce moment il doit y avoir plus de 200 000 sites... On trouve tout, aux Galeries Internet, souvent le pire, quelquefois le meilleur...
Un coup de fax aux bureaux du boulevard Mortier me permit d’obtenir une dizaine de codes d’accès à des serveurs spécialisés comme ceux d’Interpol, des Renseignements Généraux, et je me baladai pendant plusieurs heures dans les pages de premier niveau de ces organismes. Aucune information sensible n’y était disponible, mais je m’aperçus vite qu’il suffisait de tirer sur un des fils de la " toile " pour remonter toute une filière. Je tapai, par exemple, les caractéristiques du site " AAArgh ", trouvées au milieu du compte rendu d’un procès pour diffusion de cassettes pédophiles, et tombai sur d’hallucinantes pages de propagande négationniste. Le site " AAArgh " saluait un site nazi, " abbc.com " qui lui-même sous-traitait les pages d’un autre nid d’adorateurs de svastika, " http.th.vt " dont je constatai qu’il émanait directement d’un ordinateur de la section " Histoire " à la direction du Centre national de la recherche scientifique ! Dans un premier temps, je pensai qu’un chercheur de cette vénérable institution avait choisi de s’installer au cœur d’un réseau de malfaisants afin d’en contrecarrer les actions. Je transmis l’information au ministère de l’Éducation nationale. Vérification faite, il apparut que le responsable du laboratoire d’histoire en question, spécialiste du règne de Saint-Louis, militait depuis quinze ans dans un groupe révisionniste. à la fin de ma convalescence je rendis son portable à Élodie et fis l’acquisition d’un petit PowerBook d’occasion et d’une imprimante. Le premier texte que je pêchai avec mon propre matériel débutait comme ces " Contes et Légendes " que ma mère me faisait lire, gamine, dans les livres vert et or de chez Nathan.
Je ne comprends pas trop comment je m’y suis prise pour m’installer dans ce site. Je pistais une série d’articles sur Charles Cros. Je savais vaguement qu’il avait écrit des poèmes, célébrés par Verlaine et Coppée, mais j’ignorais qu’il avait inventé le phonographe, bien avant Edison. Il a dû y avoir une connexion sauvage, à un moment, et l’imprimante a craché ce texte assez énigmatique au premier abord …
(à suivre)

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