Onze inédits pour le Banquet


 

 


Olivier Rolin

 

 

 Illustrations Jean-Louis Tripp

Si mis párpados, Lisi, labios fueran… J’ai quitté ces rivages depuis longtemps. Mes paupières ne regrettent plus l’infortune de n’être pas des lèvres. Mes yeux ne s’attachent plus au pas des femmes, à leur bouche, à. Il n’y a rien. Mes mains sont vieilles, délicates. Elles ne rêvent plus guère. Mes lèvres parlent peu, bas. Avec la paix du corps serait venue celle de l’âme. Non. Ce n’est pas vrai. C’est l’épuisement qui est venu. Polvo serán, mas polvo enamorado. Je serai poussière amoureuse. Je me souviens de tout. Je m’en remets à mon Juge. Je n’oublierai jamais ce soir où je lus, dans la bibliothèque – fumoir du palais Medina – Schmidt, les Sonnets à Lisi de Quevedo. Y en público, secretos, los amores… Il pouvait être une heure du matin lorsque la Señora me fit signe d’arrêter ma lecture. Je rassemblai les pages, les rangeai sur la fine feuille de bois de cèdre, posai la boîte sur le guéridon qui séparait leurs deux fauteuils, retournai m’asseoir sur mon tabouret. Tous ces gestes si souvent accomplis, il me parut que je les faisais pour la dernière fois. Miller tira de sa poche un cigare de Vuelta Abajo, étendit le bras, s’empara dans le coffret d’une liasse de poèmes qu’il froissa et enflamma pour y porter le bout du Havane. Une moue rebroussa les lèvres de la Señora, ces lèvres dont Góngora eût fait, peut-être, des vagues roulant le naufragé, ou des arcs tirant la flèche fatale, et qui provoquaient en moi les plus prosaïques désordres lorsque, comme en cet instant, je m’imaginais y mordre. Oui, je le confesse, telles étaient mes pensées, parmi tant d’autres, infâmes, que je tais.

 

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