Cest en ce sens quil fut, magistralement, le poète cubiste
par excellence.
Ce quil livre, ce ne sont pas des énigmes, mais des bribes,
exactement fidèles à ce que chacun peut percevoir de la réalité,
tant quil ne savise pas den rendre compte, cest-à-dire
de la simplifier, de la réduire, de la gauchir en la prétextant
univoque, linéaire et géométriquement invariable.
La poésie de Reverdy part dune obsession et dune
blessure mais tout dans ces poèmes semploie à éluder
ou masquer celles-ci, quoiquil ait affirmé un jour, à
la fin de sa vie que lon entendait la Roujanne couler à travers
tous ses poèmes.
Cette obsession jamais dite, cest celle de Moussoulens, la maison
blottie sous les arbres, sur le rivage dune mer de signes, où
son enfance avait demblée trouvé le centre de lunivers
et le paradis terrestre.
Né dune liaison légalisée à retardement,
puis chassé de lÉden et condamné à lexil
à vie, Reverdy fit de son regard acéré et de sa parole
rocailleuse la patrie à la fois ambulante et statique, le microcosme
portatif qui le suivit lorsque, ouvrier typographe, il faisait chaque matin
le chemin de la rue Ravignan à Montparnasse, puis, chaque soir, de
latelier à Montmartre.
Partout ailleurs, il était évadé clandestin partout
où la commodité fragile le contraignait de se réfugier,
et notamment dans ce Solesmes peuplé de moines qui suscitaient ses
sarcasmes, et dans ce christianisme de composition qui peinait pour se crédibiliser,
à cent années-lumière de la grande mystique dont se
nourrissait en secret le gnostique, proto-cathare, audois. |
Laconique, éclatée et bourrée dinflux prête
à exploser à la moindre lecture attentive, sa poésie
lui ressemble et ressemble à son pays, monodie calcaire doù
sextrait par à-coups le cri abrupt dun chaos, dune
falaise voire dune forteresse dultime résistance.
Que Picasso et Braque, que Gris se soient fiés à son regard,
que Max Jacob lait jalousé, que Breton et Aragon laient
tenu en admiration, sans pouvoir le circonvenir, que Char lui ait voué
une secrète vénération, lui qui toisait tous ses contemporains,
ce sont autant de signes de cette emprise impériale quil exerça
à distance, comme dédaigneusement, sur son temps.
Il fut avant tout un poète pour les poètes, et son uvre
peut être considérée comme une quintessence de la poésie
contemporaine, dont la plupart des " tendances " y trouvent
leurs racines.
Cette aptitude queut dailleurs Reverdy à "
inspirer " sans le chercher, et sans faire école, les mouvements
décriture les plus divers, du surréalisme à la
" poésie blanche ", impressionne et déconcerte.
Nul lyrisme apparent, nulle effusion, à première vue :
du donné brut puzzle de réalité à rebâtir
dans son ordre intime personnel par tout lecteur. Une poésie laissée
au gré de chacun, à remplir de tout ce qui, de nous, y trouve
à se dire. Et pourtant, pourtant, ainsi quil lavoue à
la fin de son superbe poème intitulé " Bascule "
:
Je vois lautre côté du monde
Reverdy voit lautre côté du monde dans ce côté-ci.
Comme les anciens Gaulois
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