Au mois davril dernier, lorsque Francis Marmande livre dans le
journal Le Monde une page entière consacrée aux corridas
de la Féria de Séville, une petite avalanche de courriers
assassins submerge la rédaction. On y lit à peu près
toujours la même histoire : comment un grand journal démocratique
de référence, qui accompagne la longue lutte des hommes pour
le progrès peut ainsi défendre cette vieille barbarie ? À
première vue, on peut comprendre ces lecteurs effrayés qui
ne connaissent de la corrida que quelques images toutes faites : que fait
au juste ce type, habillé comme un contre-ténor dopérette,
bas roses aux jambes et ors de circonstances, qui plante devant des milliers
de supporters hurlants une épée dans le cou dun taureau
? En cette fin de siècle et si on ny regarde pas à deux
fois, un tel passe-temps peut paraître pour le moins incongru. On
peut répondre à cette question. Le plus souvent, malheureusement,
on y répond comme on peut. Comme le " médiateur "
du journal qui publia, la semaine suivante, un long encadré de justifications
tout de mesure fallacieuse : cest parce que la corrida est une tradition
dans les régions du sud, un spectacle coutumier, que lon doit
laccepter. On se permettra, avec tout le respect quon doit aussi
au Monde et à ses journalistes, de rappeler que pour ce qui
est de la tradition, lexcision aussi en est une, ce qui ne suffit
pas à la rendre respectable. La coutume ou le rite ne préjugent
pas forcément de leur nécessité. Et si la corrida est
condamnable, ce nest pas parce quelle existe depuis longtemps
quil faut la tolérer ! |
Dans un texte daté de 1979, le journaliste et historien Jean Lacouture
faisait déjà part de son embarras : " Nous voici, Provençaux,
Gascons, Languedociens, affligés dune passion qui indigne à
bon droit les curs sensibles, les esprits pondérés,
les âmes pures, quelques membres de lInstitut, quelques amuseurs
de radio-télévision, et aussi des milliers de chasseurs, de
pêcheurs de baleines, de tueurs de biches, de mangeurs dagneaux
pascals, de procureurs généraux et de dames vêtues de
peaux de bébés phoques. Mais la loi de 1951 et quelques juges
sévères, reconnaissant le combat de taureaux comme une tradition
culturelle méridionale, se sont inclinés devant le vice puisquil
est coutumier, comme lusage du tabac, la consommation de lalcool
et la lecture des romans érotiques. " Le mois dernier, on apprenait
à Paris que Michel Vauzelle, député-maire dArles,
se proposait de constituer à lAssemblée Nationale un
groupe de parlementaires de toutes obédiences politiques, dont lobjet
unique et affiché était la défense de la corrida dans
les régions de traditions taurines. La défense se fait catégorielle
et de procédure.
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