Jacques Rivette commence sa carrière de critique aux Cahiers
du Cinéma en 1953. Il y restera jusquen 1965 et y servira,
aux côtés de Rohmer, Truffaut et Godard, la " politique
des auteurs ". Après lassistanat auprès de Renoir
et de Becker, il passe à la réalisation en 1958, mais ce nest
quaprès trois ans dun tournage souvent interrompu, produit
avec les amis grâce aux " chutes " des pellicules de Godard
et de Chabrol, que sort son premier long métrage : Paris nous
appartient. Ceux qui ont pu voir ce film noublieront pas cette
vision poétique et angoissée du monde, éclairée
par le visage lumineux de Gianni Esposito. Dès lors Rivette, chef
de file de la Nouvelle Vague, va construire une uvre singulière,
marquante, peu diffusée, trop peu vue. On y retrouve des thèmes
récurrents : le complot, fiction métaphorique qui soppose
au réel politique du hors-cinéma, la répétition
théâtrale qui permet au film dalterner improvisations
et séquences dirigées, la dérive urbaine (dans Paris
essentiellement) des personnages qui les plonge dans un univers ludique,
poétisé, le jardin qui recèle les secrets de lenfance,
la magie et les sociétés secrètes qui peuvent organiser
la vie des gens, et croiser leurs chemins...
De la première partie de cette uvre on retient surtout
LAmour fou (1967), Out one : spectre (1974), Céline
et Julie vont en bateau (1974), Merry go round (1978), Le
Pont du Nord (1980), LAmour par terre (1984), autant de
films originaux par leur facture, leur expression dramatique, leur fragilité,
leur durée (qui excède souvent quatre heures et en fait des
ouvrages difficilement diffusables dans le contexte actuel). Une grande
part dimprovisation contrôlée caractérise ces
films, où les acteurs inventent au fur et à mesure leurs personnages.
Rivette sut sentourer dune équipe dacteurs et surtout
dactrices étonnamment libres : Jean-Pierre Kalfon, Jean-Pierre
Léaud, Michel Lonsdale, Dominique Labourier, Marie-France Pisier |
et bien sûr Bulle Ogier et Juliet Berto. Dans le temps même
où il semploie à se libérer des contraintes du
scénario, Rivette tourne des adaptations de romans : ainsi réalise-t-il
La Religieuse, daprès Diderot, (qui fut censuré
en 1966, par Malraux lui-même), puis Hurlevent, daprès
Brontë, en 1985, et Le Chef duvre inconnu de Balzac,
sous le titre La Belle Noiseuse (en 1991). Cest avec cette
dernière adaptation, sur le thème de la création artistique,
et grâce à des acteurs plus connus tels que Michel Piccoli
et Jane Birkin, que Jacques Rivette connaît son seul succès.
Ce qui lui permet de monter plus aisément la production de Jeanne
dArc un an plus tard. Cette fresque historique de cinq heures
donne un portrait " laïque " et charnel dune énigme,
dun miracle historique. À l'instar de Bresson et plus encore
de Rossellini auquel il voue une admiration sans bornes, Rivette sy
révèle admirable dans la rigueur scénarique, dans lusage
du cadre et de lespace. Le film déroute par son matérialisme,
et par linsistance des questions métaphysiques quil ne
manque pas de poser, mais cest sa durée qui faist peur aux
directeurs de salles et le conduit à léchec commercial.
Il reste une uvre qui fait date et le visage évident de Sandrine
Bonnaire en Jeanne.
En 1995, Jacques Rivette réalise son dernier film à ce
jour : Haut, bas, fragile, qui renoue avec la démarche des
premières uvres mais déconcerte par la légèreté
de ton. Ici, comme dans La Bande des quatre (1989), Rivette va mettre
en scène de jeunes comédiennes françaises telles que
Laurence Cote, Nathalie Richard, Marianne Denicourt, quon retrouve
dans les films de Doillon, Assayas, Kané ou Bonitzer et surtout Desplechin,
lun des jeunes cinéastes chez qui linfluence de Rivette,
bien grande, se fait le plus sentir.
> Christian Thorel
|