Non, je dis cela seulement pour montrer qu’en somme je m’efforce à un relatif effacement, une bienfaisante discrétion, lesquels me protègent un brin des crimes et soubresauts haineux du monde, aussi de l’industrie irresponsable des affairistes de toutes sortes et leur tintamarre obscène. En foi de quoi je me donne l’avantage d’au moins n’enquiquiner quiconque, autre que parfois ma femme, le plus souvent mon chien. Je tiens que ce n’est déjà pas rien !
M’atteignent par instants quelques rares bonheurs secrets ou peu s’en faut, mais qui sont alors souverains remèdes contre l’extrême détresse qui toujours menace ou l’aventure saugrenue d’un suicide par pendaison. Ainsi ce matin, dans ma boîte aux lettres cette proclamation tranquille de mon ami Jean-Pierre Georges : J’ai pour ma part " en charge " quelques toits de bâtiments publics, un énorme tilleul, et une petite portion de la rive droite du canal du Berry. Bien sûr ce n’est pas une profession, ni même une activité. Mais je les assure d’une bienveillance, d’une humaine connivence. Deux hectomètres plus loin, quelqu’un d’autre prend le relais. Sans doute une vieille sur une chaise dépaillée, ou bien quelque grand fils trentenaire qu’on dit déficient intellectuel (1). Donc me voici pour la journée rassuré : je ne suis pas seul tout à fait à veiller, soupeser l’impondérable et protéger l’éphémère. Au cœur de quelqu’un, là-bas du côté de Romorantin, l’impérieuse nécessité des choses inutiles d’elle-même aussi s’impose. Nous sommes déjà deux en ce bas monde et je comprends qu’à six bornes d’ici, le doute n’est plus permis, un grand crétin goitreux planté les mains dans les poches au bord d’un chemin creux doit faire la chaîne. Pareillement, avant-hier, ces quelques lignes de Philippe Delerm, au dos d’une reproduction de Deux femmes sous la
lampe d’Édouard Vuillard et qui m’affirme : Nous sommes de la même petite famille qui, peu à peu, se rassemble… (2).
Trois peupliers d’Italie, un gribouillis sincère sur une carte postale, un oiseau qui s’envole dans le jour, la main immense de Giacometti, un morceau d’ombre seulement qui, sous la lampe, parfois bouge : toutes ces choses de rien, mises bout à bout, font que l’on peut, le soir, bichonner les géraniums et bassiner le tilleul ; vivre encore, comme apaisé, les quelques instants qu’il reste à vivre. En somme, dans cette reculée infecte où je m’accroche à l’existence tel un misérable bousier, je pourrais presque bénéficier de tout le bonheur qui comble les imbéciles si, hélas ! ne venaient bien trop souvent me bousculer dans mes bégonias toutes les gesticulations insensées de la planète qui, petit à petit, finissent par m’envelopper de deuil et lentement me tuent.
C’est le journal d’abord qu’il ne faudrait plus feuilleter ; à la rigueur regarder à la va-vite la nécrologie, seule rubrique où vient se réfugier l’exacte vérité. Les réclames un peu aussi, surtout les anciennes, où l’on vantait, de mon temps, le tranchant parfait de certaines lames de rasoirs pas encore jetables et qui, tels des canifs de scout, pouvaient servir à bien des usages…
En dehors de ça, vous ne trouverez plus nul feuilleton là-dedans, seulement les six chiffres malencontreux du loto que vous n’avez pas joués ou, en photo floue, toujours la gueule déglinguée du Guy Macary local, séide du Front National qu’idolâtrent des limonadiers au tempérament bilieux et certain mafioso corse à la traque d’une petite rente municipale. Autant dire que toute poésie va très vite s’évaporer de votre environnement, et ne resteront alors pour vous accabler d’ennui que le cambouis quotidien et la gadoue des ciels de suie.

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