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18 h

Alain Montcouquiol, une conduite intérieure

Alain Montcouquiol est membre à vie du très sélect club des non-conducteurs de voiture. Ce n’est ni par snobisme, ni par malhabileté. Dans le film documentaire que Jacques Boyer a consacré aux toreros français, Le Combat et l’Espérance (1972), on le voit, clope au bec, torse bronzé, tous muscles saillants, manœuvrer avec dextérité une tracto-pelle jaune des services

d’assainissement de la ville de Nîmes. Or on ne confie pas les manettes d’un pareil caterpillar à un empoté, et on n’est pas chichiteux quand on a travaillé aux eaux usées. Non, si le grand Nimeño refuse l’idée même de conduire une auto, c’est pour des raisons autrement profondes. On pense à Curro Romero, répondant à la question : " Pourquoi ne toréez-vous jamais de Miuras ? — Des Miuras, moi ? Je ne suis même jamais passé devant la finca ! ".
Dans les coches de cuadrilla qui traversent les nuits d’été, de fête en fête, tout le monde pionce plus ou moins, sauf le chauffeur.

Mais dans la bagnole de son frère Christian, Alain Montcouquiol est toujours, lui aussi, resté éveillé. Pour discuter avec les uns ou les autres, au fur et à mesure de leur réveil, pour enfoncer les cassettes dans le lecteur, pour surveiller la route derrière ses grosses lunettes. Alain ne conduit pas parce qu’il a mieux à faire dans la voiture : parler, écouter, être attentif à la nuit elle-même. Quand on aime son frère, on doit savoir le regarder quand il rêve. Cette façon d’être au milieu du monde sans cesser jamais de l’observer, ce culte de la conversation, cette attitude de passager modèle, font la force de son livre, Recouvre-le de lumière. C’est le récit exempt de tout sanglot de l’apprentissage taurin d’Alain et de l’aventure irréprochable que fut la vie – et la mort – de son frère Christian.
Alain Montcouquiol prévient dès la première page : " Ce livre sans vraie chronologie, sans plan, sans but, reflète l’acceptation d’un désordre contre lequel je ne peux rien. " Ces morceaux de vie mis côte à côte forment une collection de détails que lui seul pouvait écrire. Et en tauromachie un détail c’est ce qui reste quand on a tout oublié.
Voilà Montcouquiol. Il ne conduira jamais l’auto. Mais s’il n’était pas assis à l’intérieur, elle n’aurait nulle part où aller.

> Joël Jacobi, 31 juillet 1997.

Recouvre-le de lumière, d’Alain Montcouquiol, éditions Verdier.

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