À cette époque dont on cause, mettons entre la fin de l’autre siècle et le début de celui-ci, ils étaient, les toreros français, de rustiques fadas à la barbe dure et à la moustache frisée au petit fer, qui portaient l’habit de lumière guère mieux que l’as de pique. Ils s’appelaient Aramis Paul, Bayard Alphonse, Boudin Étienne (Le Pouly), Clément Marius (Le Grand Beaucaire), Hélias Eugène (Le Boucher), Héraud Léon (Lou Pissarel), Monnier Marius (Le Giclé), Piston Louis ou Veyant Eugène, alias Vaillant, car, pour les noms d’artiste aussi bien que pour le reste, ils étaient du genre à ne pas faire dans la dentelle. Ils existaient dans le seul idéal, semblait-il, d’avérer l’évidence qu’ils n’étaient pas du monde comme tout le monde, ces gens-là, et la fille d’Altèze Victor (le sous-chef du Quadrille roussillonnais qui, vers les années 1910, compta également dans ces rangs un certain Zouzou) déclarait sombrement à la presse locale que les manies de son père faisaient, pour la famille, une tare plutôt lourde à trimballer. Puis, à l’opposé de ces cinglés avec toute la barbe, de ces enragés mastocs ayant, entre les jambes, ce qu’il fallait, on observait l’extravagance multipliée par deux, on dirait presque la folie au carré, de cette demoiselle Sabatier Marthe, née en 1869, qui se présentait, sur les affiches, comme " Femme toréador français sans rival ". Mais les conquêtes du féminisme en tauromachie sont une autre histoire.
L’Histoire, celle qui nous intéresse ici, commença aux arènes de Valencia, le 18 novembre 1894. Ce jour-là, Pierre Cazenabe, dit Félix Robert, recevait l’alternative, des mains de Fernando Gómez (dont on voudra se souvenir qu’il était le père de personne moins que les légendaires Joselito et Rafael El Gallo). Il devenait ainsi, avec sa moustache frisée au petit fer et tout, le premier matador français en date, le premier en titre et de pleins attributs. Un poil trop pleins, d’ailleurs, les attributs, certains superfétatoires, si on considère la moustache frisée au petit fer. Ça ne se portait guère, dans les plazas d’Espagne, les bacchantes en accroche-cœur. Cependant, Félix Robert n’était pas de ceux qui transigent sur le chapitre des élégances. Aussi, il résista pendant cinq ans, avec un acharnement de gold-coastier, cinq longues années encore, avant de se résoudre à raser ses charmeuses. Le sacrifice était grand, mais il s’imposait : le 2 mai 1899, le premier de tous les maestros français confirmait son alternative à Madrid.

Et un torero moustachu, dans les arènes de la capitale, ça ne se pouvait pas. Nécessité fait loi, des fois.
Une chose est sûre : Pierre Schull ne porta jamais la moustache frisée au petit fer. Dans les années cinquante, c’était passé de mode depuis un bail. Il n’eut donc aucun effort pileux particulier à consentir, le 12 octobre 1958, quand, aux arènes d’Arles, Luis Miguel Dominguín l’éleva au rang de matador de toros. Il était le troisième Français à pouvoir s’honorer de cette qualité. Entre Félix Robert et lui, il y avait eu Pierre Boudin Pouly III (alternative officielle le 7 août 1921, à Barcelone, des mains de Juan Silveti). Trois matadors en soixante ans, dans ce pays, ce n’était certes pas le bout du monde. Aujourd’hui, on en compterait facilement dix fois plus. Entre-temps, c’est vrai, le mouvement des toreros français avait été lancé. Grâce à quoi, des Pyrénées, il y en a un peu moins, désormais.
La carrière de Pierre Schull fut brève, et la fin de sa vocation doit être vue comme un des effets très indirects de la décolonisation. En 1960, l’autorité militaire l’invita, sans prendre autrement de gants, à participer au maintien de l’ordre en Algérie. À son retour du bled, on ne sait pourquoi, ça ne lui disait trop rien de continuer à combattre des taureaux. Il se maria avec une coiffeuse et chercha un nouveau métier.
Nous, on voit mal ce qui, dans ce parcours tauromachique honorable sans doute mais pas beaucoup plus que ça, a pu exciter l’admiration d’un romancier – quoi, d’un romancier ? d’un hussard pur jus des Lettres françoises. À moins qu’il n’y eût une part de prémonition, dans l’enthousiasme de Blondin, une intuition proprement bachique, quant au cours que devait prendre l’avenir de son idole. On connaît le penchant marqué que l’auteur d’Un singe en hiver avait pour les apéritifs, et pour les spiritueux en général. Or, il se fait que, peu après s’être retiré de l’arène, le troisième matador français en titre trouva à se placer comme représentant exclusif, pour l’Amérique du Sud, d’une célèbre marque de pastis. Et ainsi, on comprend peut-être mieux pourquoi, au plus fort d’une muflée tonitruante, Gabriel Fouquet rugissait le désir de devenir Pierre Schull, sinon rien.

> Antoine Martin

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