À moins que ce soient ses pouvoirs de poète qui douent Charles Cros de la faculté d’inventer tour à tour des " moyens de communication avec les planètes ", une " théorie mécanique de la perception, de la pensée et de la réaction " et une " machine à changer le caractère des femmes " :

Ils s’appelaient tous Cros. Sur le parchemin veuf
Les tons de l’arc-en-ciel, un beau jour, s’irisaient.
L’air ouvrait ses chemins. Par leurs efforts de bœuf
Sur le verre les mots se phonographisaient.
Par eux, buveurs de bière et fumeurs de cigares,
Coquelin faisait rire en monologuisant,
Le Coffret de santal rayonnait, séduisant.

Cabriol (Georges Lorin)

Plus qu’un touche-à-tout de génie, Charles Cros est celui qui ne peut s’empêcher d’interroger, d’innover, d’explorer, de découvrir en tous les territoires qu’il arpente : le phonographe (dit paléophone) ou la photographie des couleurs, comme on sait, mais encore une poésie tour à tour sentimentale et facétieuse, des poèmes en prose (une section de son premier recueil s’intitule " Grains de sel ", une autre " Fantaisies en prose "), des saynètes de cabaret ou des récits absurdes (il a écrit avec Émile Goudeau des Contes sens dessus dessous). Si la poésie et la science relèvent de savoirs différents, elles mettent en œuvre un même esprit de subversion qui défie les frontières par lesquelles les spécialistes tendent à protéger leurs domaines.

C’est ainsi que Charles Cros rédige des pages sur la fabrication du diamant comme il le ferait d’un écrit poétique (" toutes ces gemmes sont, comme l’or, comme l’argent, du bonheur condensé, des talismans sans limites ") ou qu’il revient à un humoriste, son ami Alphonse Allais, d’avoir fait connaître au public les considérations de Cros " sur la pile psychologique sans métaux à deux liquides ", qui apporte la preuve de l’identité absolue existant " entre les courants électriques et les phénomènes nerveux " (voir sur ce sujet le fascicule que F. Caradec a fait paraître en 1987 aux éditions du Fourneau).
Le principe du brassage qui préside à ces innovations concerne à la fois les disciplines, les modes d’expression, les genres ou les tons. Il s’agit bel et bien d’un phénomène d’époque, qui faisait dire à Laforgue (lui-même acquis aux valeurs des " fantaisistes " du temps) que désormais tout se brouille, " les cartes, les dictionnaires, les sexes ". De son côté, Charles Cros saccage avec un bel entrain des catégories que les Académies, les Belles Lettres ou les Beaux-Arts pouvaient croire établies une fois pour toutes. L’éclat de ces hybridations culturelles résulte du mélange effectif auquel sont initiés les jeunes gens qui se rencontrent dans des soirées amicales, dans les cafés, ou dans les cabarets de la rive gauche puis de la rive droite. Bohèmes, amateurs, écrivains et artistes, souvent venus de province, quelque peu " exilés " dans la capitale, y reconstituent une convivialité semblable à celle qu’ils ont connue dans leurs cités d’origine. De même que Charles Cros est natif de Fabrezan,

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