Il reste pourtant deux ouvriers, récemment descendus de leur montagne
toute proche pour prêter la main à un parent du village. Ils
ignorent lordre du maire, se désignant ainsi à lattention
soupçonneuse des villageois.
On signale alors leur mine patibulaire et leurs gestes méfiants.
Leur accoutrement de pauvres manouvriers montagnards contraste avec les
vêtements des vignerons de la plaine. Leurs bottes et leurs blouses
deviennent suspectes. Ils disent en avoir ôté la boue, nen
ont-ils pas effacé le sang ? On trouve de la corde et des restes
de foyer dans la triste masure de leur parent. Peu importe sils disent
avoir brûlé un sac de copeaux de bois. Leur alibi les singularise
: comme tous les pauvres en visite, ils ont dormi à trois dans le
même lit, sur lunique paillasse de la pièce unique. On
se souvient alors que le gendre et ami qui les accueille était employé
par le notaire pour soulager ses douleurs. Un rebouteux, qui avait accès
à lintimité du notable. Lhomme décriture,
dargent et de pouvoir, a laissé pénétrer chez
lui, pour son malheur, ce à quoi tentent déchapper ceux
qui ont durement gagné, grâce à la vigne, leur statut
de propriétaire : lignorance, la pauvreté et les mauvaises
manières. Il nen faut pas plus pour désigner les coupables.
Les trois ouvriers agricoles passeront un mois à la prison de Carcassonne.
Un jour, pourtant, le hasard dune dénonciation, au cours
dune procédure concernant un autre méfait, fera découvrir
les vrais coupables : un ouvrier maçon et un apprenti bourrelier,
Bos et Castan, sans rapport avec le village mais qui, de prison en prison,
ont manigancé le vol du curé de Salles-dAude et lattaque
du notaire de Saint-Hilaire. Oubliée lerreur judiciaire, ce
sont eux désormais, " les autres ", les criminels implacables
prêts à terroriser la contrée. Les femmes inculpées
avec eux seront innocentées par la Justice. Quimporte : un
journal de lépoque lassure : " Leurs figures
pâles et étirées portent lempreinte du vice. "
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LHistoire se répète parfois. Quarante ans plus tard,
un autre assassinat a lieu à Saint-Hilaire. La vigne est alors bien
implantée et les vignerons ont grand besoin dune main-d'uvre
étrangère que les montagnes proches ne suffisent plus à
leur fournir. Les Espagnols y suppléent et la province dAragon
fournit son contingent de travailleurs de terre. Les Aragonais de Saint-Hilaire
sont organisés en petite communauté au cur même
du village. Ils y ont leur auberge. Et leur représentant : André
Téjerons sest imposé comme intermédiaire dans
la négociation des salaires et des conditions de travail entre les
propriétaires et les saisonniers quil fait venir de son pays
natal. On le surnomme Saragosse.
Un jour de mai 1923, son jeune compagnon de chambre est assassiné.
En bon immigré soutenu par lespoir du retour, il mettait de
côté lessentiel de sa solde. Laubergiste, dont
la femme et le fils seront relâchés, malgré les incohérences
répétées de leurs témoignages, accuse Saragosse
davoir organisé le vol et de lavoir poussé au
crime quil avoue. Commence alors pour Téjerons un long combat
contre ladversité. Avec laide de son avocat, il démonte
un à un les témoignages à charge. Reste la terrible
accusation de laubergiste, dont la rumeur disait quil avait
séduit la femme. Le jury y ajoute foi : laccusateur assassin
est condamné à la perpétuité et Téjerons
à la peine de mort.
Il existe quelques raisons de se souvenir de ces deux histoires. La
première dentre elles a inspiré une complainte
peut-être la seule, certainement la dernière, à concerner
lAude que lon a longtemps chantée dans les villages
des Corbières. Elle aurait enchanté les Surréalistes
par la force nue de sa poétique rudimentaire. Les faits, directement
extraits des comptes rendus judiciaires, y sont rimés dans un dénuement
de lexpression qui laisse sourdre à chaque vers la puissance
terrible dun double destin : celui de la victime, celui de lassassin.
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