portrait par Gérard Nicolas

L’histoire de la philosophie, telle que la pratiquait Alquié, avait un but, celui qu’il expose en avant-propos au Rationalisme de Spinoza : " La vérité d’une philosophie se mesure à la vérité de l’homme, et la vérité de l’homme est celle d’une expérience. " Contre ceux qui, tel Martial Guéroult, prétendaient pouvoir réduire la pensée philosophique à " l’ordre des raisons ", ou ceux, beaucoup plus nombreux, qui se faisaient fort de ramener les questions métaphysiques à des considérations psychologiques, Alquié a toujours tenu à rapporter le philosophique à une " expérience de la conscience " irréductible tant aux contraintes de la liaison des concepts qu’aux contingences de leur genèse empirique.
Lire Descartes ou Spinoza n’était pas pour lui tâche d’historien spectateur d’un passé à jamais révolu, mais incitation à penser à nouveau à partir de l’expérience qui avait été la leur. Le respect de la lettre des doctrines étudiées ne devant jamais être séparé de l’exigence de penser par soi-même, c’est-à-dire librement. Cette liberté consubstantielle à l’acte de penser, il l’avait apprise au contact de Descartes, au plus loin du " cartésianisme " auquel le réduisent ceux qui ignorent sa doctrine.

Ce pouvoir absolu de notre libre arbitre de choisir la vertu, Descartes le nommait, dans les Passions de l’âme, " générosité ". Plus que par ce qu’ils disent explicitement, c’est avant tout par ce qu’ils visent que les philosophes sont proches, et ce qu’ils visent, jamais ils ne pourront en faire un objet de compréhension mais seulement prendre en considération le fait qu’ils en sont et seront à jamais séparés.
Tout système, prétendant réduire l’écart entre la conscience et l’être, ramener la transcendance dans les structures de l’immanence, est voué à l’échec. Cette non-coïncidence au cœur de l’acte philosophique, Alquié a cru la percevoir dans l’expérience poétique et en particulier chez les surréalistes : " Une telle expérience, où se révèle la non-suffisance du monde, où se déréalise le quotidien, où se fait jour le pressentiment de l’Être, me paraît très proche de l’expérience qui fut la source de toute métaphysique " (Solitude de la raison, p. 26). Poésie et philosophie ont une source commune, même si les facultés mises en œuvre (imagination et raison) ne doivent pas être confondues. La Conscience affective, rejoignant les intuitions de son premier ouvrage (Le Désir d’éternité), explore cette expérience fondamentale, pré-objective, " avant toute représentation ", que romanciers et poètes, mais aussi les philosophes, ont su reconnaître. " Le savoir affectif n’est pas un savoir intellectuel non encore explicité, mais un savoir autre. Savoir affectivement, c’est savoir autrement. "
" Raison aimante " – " raison ardente " disait Breton – qui, si elle n’est pas toute la raison, n’en est pas moins à la source de la raison. La " passion de la raison " qui animait le philosophe, tant dans sa vie que dans son œuvre, ne doit pas être oubliée.

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