par Didier Daeninckx

Je relus le texte avec la désagréable impression que,
dans cette histoire tordue, quelque chose avait à voir avec ma vie.
Je reposai les feuilles imprimées pour tenter de retrouver le site
qui les hébergeait, sur Internet. En vain. Dès le lendemain,
une grosse affaire de financement occulte, sur laquelle se projetait lombre
dun conseiller du président, accapara tout mon temps et toute
mon énergie. On mobilisa au moins les effectifs dune brigade
pour comprendre les mécanismes des multiples transferts de fonds,
récupérer toutes les pièces comptables au Libéria,
au Lichtenstein, et constituer des dossiers solides sur lensemble
des intermédiaires afin de bien les tenir entre nos mains. Le chef
nous remercia au champagne tiède.
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Ce nest quune dizaine de jours plus tard que jexhumai
le texte, en mettant de lordre sur mon bureau. Le mystère qui
sy cachait avait dû grignoter mes nuits à la manière
dun termite virtuel, me tarauder les neurones, car la solution flottait
tranquillement à la surface de ma mémoire. Elle tenait en
un nom. Un nom que javais entendu par inadvertance, cinq ans plus
tôt : Philomena.
À cette époque, je nassumais pas encore la direction
du service. Il nexistait dailleurs pas dans sa forme actuelle,
puisquil avait été créé, pour partie,
lors de la réorganisation générale de la " piscine
" qui avait suivi la chute du mur de Berlin et lautodissolution
de lempire soviétique. On menvoyait un peu partout en
Europe, pour prendre la température et, accessoirement me mettre
à lépreuve. Le boulot nétait pas bien compliqué.
Je minstallais dans un hôtel de catégorie moyenne, à
Sofia, à Budapest, à Varsovie ou à Bratislava, et je
me composais un profil de petite affairiste française alléchée
par les immenses profits quallait engendrer le passage au capitalisme
dune moitié de continent. Ensuite, il suffisait déloigner
le menu fretin en attendant que la rumeur arrive aux oreilles des poissons
de gros calibre. Cétait un jeu denfant, ensuite, de faire
miroiter des paiements réguliers en dollars pour embaucher des correspondants.
Cette fois-là, jen suis certaine, je me trouvais en Hongrie,
dans un palace art-déco déglingué de Szeged, à
une portée de fusil de la frontière serbe. La ville navait
jamais été aussi florissante. Elle vivait au rythme du conflit
en ex-Yougoslavie, chaque rafale tirée remplaçait une ampoule,
chaque obus explosé repeignait une façade, chaque blindé
en mouvement refaisait une toiture ! La nuit les trafiquants darmes
faisaient la bombe, et réglaient leurs comptes à laide
de leur marchandise. |