chapitre III


par Didier Daeninckx

Je relus le texte avec la désagréable impression que, dans cette histoire tordue, quelque chose avait à voir avec ma vie. Je reposai les feuilles imprimées pour tenter de retrouver le site qui les hébergeait, sur Internet. En vain. Dès le lendemain, une grosse affaire de financement occulte, sur laquelle se projetait l’ombre d’un conseiller du président, accapara tout mon temps et toute mon énergie. On mobilisa au moins les effectifs d’une brigade pour comprendre les mécanismes des multiples transferts de fonds, récupérer toutes les pièces comptables au Libéria, au Lichtenstein, et constituer des dossiers solides sur l’ensemble des intermédiaires afin de bien les tenir entre nos mains. Le chef nous remercia au champagne tiède.

Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que j’exhumai le texte, en mettant de l’ordre sur mon bureau. Le mystère qui s’y cachait avait dû grignoter mes nuits à la manière d’un termite virtuel, me tarauder les neurones, car la solution flottait tranquillement à la surface de ma mémoire. Elle tenait en un nom. Un nom que j’avais entendu par inadvertance, cinq ans plus tôt : Philomena.
À cette époque, je n’assumais pas encore la direction du service. Il n’existait d’ailleurs pas dans sa forme actuelle, puisqu’il avait été créé, pour partie, lors de la réorganisation générale de la " piscine " qui avait suivi la chute du mur de Berlin et l’autodissolution de l’empire soviétique. On m’envoyait un peu partout en Europe, pour prendre la température et, accessoirement me mettre à l’épreuve. Le boulot n’était pas bien compliqué. Je m’installais dans un hôtel de catégorie moyenne, à Sofia, à Budapest, à Varsovie ou à Bratislava, et je me composais un profil de petite affairiste française alléchée par les immenses profits qu’allait engendrer le passage au capitalisme d’une moitié de continent. Ensuite, il suffisait d’éloigner le menu fretin en attendant que la rumeur arrive aux oreilles des poissons de gros calibre. C’était un jeu d’enfant, ensuite, de faire miroiter des paiements réguliers en dollars pour embaucher des correspondants. Cette fois-là, j’en suis certaine, je me trouvais en Hongrie, dans un palace art-déco déglingué de Szeged, à une portée de fusil de la frontière serbe. La ville n’avait jamais été aussi florissante. Elle vivait au rythme du conflit en ex-Yougoslavie, chaque rafale tirée remplaçait une ampoule, chaque obus explosé repeignait une façade, chaque blindé en mouvement refaisait une toiture ! La nuit les trafiquants d’armes faisaient la bombe, et réglaient leurs comptes à l’aide de leur marchandise.

 

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