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| Au matin, les policiers hongrois se contentaient de ramasser les cadavres
quon jetait dans la fosse commune, sans autre forme de procès.
Le secteur était des plus chauds, et je bénéficiais
exceptionnellement dune couverture un peu plus épaisse : jétais
censée donner des cours de civilisation française à
luniversité Kossuth. Le type qui mavait affectée
à ce job nétait pas le dernier des idiots. Le bout de
Serbie situé de lautre côté de la frontière
formait une sorte de couloir enclavé entre les pointes les plus orientales
de la Croatie et de la Bosnie. Une poussée des deux armées
pouvait assez facilement isoler la ville principale de cette province, Novisad,
et tous les Serbes qui en avaient les moyens sarrangeaient pour mettre
leur famille à labri, à Szeged. Je métais
liée damitié avec un petit groupe dentre eux,
des fils de tortionnaires, qui fréquentaient épisodiquement
luniversité. Certains ne cachaient pas que leurs absences étaient
dues à de très spéciales scènes de chasse, en
Bosnie. Ils buvaient sec, fêtant chaque soir les avancées de
leurs troupes dans le gruyère yougoslave, et je tendais loreille
pour recueillir les confidences. Cest là que jai obtenu
ce qui reste à ce jour mon plus gros succès, et qui ma
valu une promotion fulgurante. Le rejeton dun des aides de camp de
lépurateur général Ratko Mladic avait rejoint
la petite bande dexcités. Un horrible gringalet qui compensait
par le discours la manière dont la nature sétait comportée
à son égard. Il ne tenait pas la distance, et je devais profiter
du court laps de temps, une véritable fenêtre de tir, qui se
situait entre les effets euphoriques de lalcool et le coma éthylique.
Un soir que je lui avais fait miroiter des cours de rattrapage nocturnes,
il sétait délesté dun secret bien lourd
à porter : les troupes de son père allaient marquer un point
décisif grâce aux armes " intelligentes ", bourrées
délectronique, quun cargo ukrainien battant pavillon
comorien devait livrer au large du port monténégrin de Ulcinj,
juste au-dessus de la frontière albanaise. Linformation sétait
révélée exacte, et elle avait permis linterception
du navire, par les forces navales onusiennes. Les services de sécurité
serbes étaient aussitôt devenus fous, et on sentait physiquement
la pression quils exerçaient sur la population, la rigueur
des procédures de vérification quils avaient mises en
uvre. Bien que lorigine nen soit pas encore découverte,
la fuite permettait de régler quelques affaires en suspens. La nuit,
les mitraillages redoublaient dintensité, dans les faubourgs
de Szeged. Une semaine après larraisonnement du bateau "
comorien ", lun des blousons dorés de Novisad me confia,
entre deux verres dalcool blanc, que le fils de laide de camp
avait été arrêté et transféré de
lautre côté de la frontière. Je fis semblant de ne pas prêter attention à ce quil me disait. Une heure plus tard, dans ma piaule de lhôtel art-déco, je rangeais lindispensable dans un élégant petit sac à dos, et mapprêtais à suivre les instructions dexfiltration que devait me communiquer un vieux garçon détage qui travaillait pour nous depuis la révolution meurtrie de 1956. Je descendis dans le hall et mabîmai dans la contemplation du menu. Les directives se présentèrent sous la forme dun prospectus du syndicat dinitiative, posé sur le coin du bar, et quil fit négligemment tomber au passage. Je commandai un café turc et ramassai le dépliant. Un trait de stylo entourait la photo de la synagogue de Szeged, imposant témoin dune autre guerre ethnique. Je mattardai un peu avant de sortir. |
![]() Je traversai le boulevard commerçant qui sépare le cur
de la ville des faubourgs. Une petite rue chichement éclairée
montait en pente douce vers le dôme de la synagogue. " Il "
mattendait à droite, rencogné sous lenseigne dune
pension de famille. Il marchait maintenant au rythme exact de mes pas, confondant
leurs échos. Je savais quil longeait les murs pour que la lumière
jaune des candélabres ne frôle pas on visage. La seule question
que je me posais vraiment était de savoir sil avait décidé
de me tuer dune balle dans la nuque, ou sil choisirait la discrétion
du couteau. Deux réverbères éteints plongeaient la
rue dans le noir, dix mètres devant moi, et je compris que cétait
là quil allait attaquer. Je hasardai quelques pas, dans la
flaque dobscurité, et lui fis face, les mains nues. Les lumières,
en contrebas, découpaient sa silhouette massive. Le seul détail
que je distinguais brillait au bout de son poing : la gueule avide de sang
dun flingue de fort calibre. Lhomme imprima plusieurs mouvements
brefs au reflet pour me signifier de mengager dans une impasse étroite
qui menait vers des jardins. Je levai les bras et reculai vers le passage
quand un éclair zébra la nuit. Le type poussa un cri rauque
et seffondra à mes pieds. Je sentis le poids dune main
sur mon épaule. Une voix féminine me chuchota à loreille,
en français. |
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