Michel Macréau
L’œil qui parle

Deux yeux-lunettes ronds et noirs. Une bouche hachurée, et comme obturée par des barrières noires qui semblent arrêter son cri. Une figure tracée en noir sur un fond de toile verte, où le pigment léger colore à peine la matière du support sans en cacher la texture. Une main à quatre doigts noirs en forme de pétales de fleurs et reliée à l’œil gauche, après un long détour ondulant sous le visage… À droite du tableau, deux carrés inégaux, l’un blanc et l’autre rouge, donnent une note de couleur : clin d’œil à Mondrian (le tableau se nomme : Hommage à Mondrian) ou matérialisation ironique de l’idée classique d’un tableau fini, où la peinture viendrait combler tous les vides, emplir tous les doutes, occulter toutes les questions et présenter à l’œil une surface aplanie et harmonieuse, reflet tranquille d’un ordre social ou moral établi et pérenne. Le visage que Michel Macréau a inscrit sur le jute n’est pas serein. Le trait en est puissant et solide, d’un noir franc et massif. Mais la facture hésite entre le tag et le graffiti, entre le dessin puéril et l’écriture automatique et au-delà de l’immédiateté du dessin, de l’urgence de la ligne tracée, il y a quelque chose de réellement enfantin dans ce visage qui semble aller puiser sa force dans une mémoire universelle, dans un fonds commun à toutes les races et tous les âges. Et fort de cette collectivité partagée, de la confiance fondamentale qui, malgré lui, malgré peut-être toute vraisemblance, lui fait appeler encore et toujours son semblable à l’aide, vrille les deux points noirs de ses yeux dans les vôtres, bien au-delà du regard, et hurle silencieusement son besoin de rompre la solitude essentielle qui lui barricade la bouche, et grillage ses paroles… Des paroles que Michel Macréau, bien avant Jean-Michel Basquiat, inclut dans ses peintures. Avec une dimension poétique souvent, avec humour quelquefois, toujours avec la volonté d’inscrire la peinture dans le champ de l’écriture,

et d’entremêler les volutes du dessin aux enchevêtrements de sens nés de ses jeux de mots. Comme pour affirmer, dans un même regard, la complexité d’une figuration malhabile comme celle d’un enfant et la qualité picturale des lignes sobres qui jouent avec l’espace du tableau. Une peinture graphique quelquefois brutale, fondamentalement tendre, sous-tendue par une angoisse presque palpable dans les chantournements du trait, ou du tube avec lequel Macréau travaillait directement, sans l’intermédiaire d’un pinceau ou d’un couteau, mais qui a eu du mal à imposer, au-delà d’un petit cercle restreint de collectionneurs, sa puissance et sa clairvoyance… Un anonymat, (" un manque d’approbation " comme l’écrit si justement Dubuffet) qui pèse au peintre : Michel Macréau aimait à peindre en public, et à laisser son fusain, sa bombe ou son tube de peinture aller librement sur de grands formats. Et la ferveur de ses toiles, leur féroce lucidité, leur tendresse, leur humour, leur appel émouvant commencent aujourd’hui seulement à frayer leur chemin : grâce entre autres, au travail de Cérès Franco, qui fut l’une des premières galeristes à croire en Michel Macréau et à défendre une peinture qu’elle expose actuellement à la maison du terroir de Lagrasse.

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