littéralement volatilisés dans la région. Au téléphone, son interlocutrice s’était montrée rétive à toute précision. Pourtant, elle possédait le numéro de la base de repli et elle avait parfaitement énoncé le nom de code. Seul le commandant avait pu lui communiquer ces renseignements. Deux arguments qui avaient dissuadé l’homme qui se faisait appeler Francisco Ruiz de contacter directement le Centre en appliquant la procédure d’urgence.
La serveuse avait légèrement tiqué lorsqu’il avait prononcé le nom de Vittel à la place du Fontbories Blanc qu’elle lui avait suggéré pour accommoder son poisson. " Vous n’aimez pas le vin blanc ? " Il s’en était tiré par une pirouette : " Seulement en grappes. " Elle avait souri et cette façon de montrer les dents l’avaient encore embellie. Vingt-trois ans environ, un visage ovale mangé par deux grands yeux noirs, longs cheveux de jais coiffés (pour les besoins du service, sans doute) en queue de cheval, le corps élancé, aux proportions parfaites. Elle était vêtue d’un chemisier blanc, presque transparent, et d’une jupe noire moulante, coupée très au-dessus du genou. Il avait regretté qu’il n’y eût en dehors de la sienne, que deux autres tables occupées en terrasse, car cela avait restreint les allées et venues de la fille. Cependant, les rares fois où elle s’était montrée pour servir ou desservir, il n’avait pu s’empêcher de lui lancer des œillades à la dérobée qui l’avaient plus frustré qu’autre chose. Aussi, quand elle vint lui proposer de conclure son repas (" Fromage ou dessert ? "), il éluda la question et s’entendit lui demander :
— Vous connaissez Lagrasse ?
— J’y habite… Touriste ?
— Si on veut… Une amie m’a invité à passer quelques jours chez elle. Philomena.
L’idée lui était venue à l’improviste.
— L’historienne ?
— Vous la connaissez ?
— Je fais des ménages chez elle.
— Vous pourriez peut-être me piloter ?
— Lagrasse n’est pas si grand que vous puissiez vous perdre.
Elle prononça cette phrase avec une pointe d’ironie, à la limite de la provocation.
— Je n’ai aucun sens de l’orientation.
Elle baissa la voix :
— Mon employeur n’apprécierait pas de me voir partir avec un client.
À cet instant-là, il lui apparut comme évident que cette fille avait envie d’une aventure. Et que cette aventure, justement, c’était lui.
Il insista :
— Comment rentrez-vous d’habitude ?
— Par le car. Le dernier passe à trente-cinq.
Il regarda sa montre :
— Et vous finissez à quelle heure ?
Elle consulta la sienne :
— Dans vingt minutes.
Le doute, maintenant, n’était plus possible : la serveuse faisait dans le micheton.
— Apportez-moi un café et l’addition.Je vous y attendrai.
— Je n’ai pas dit oui.
— Je vous y attendrai et vous déciderez.
Il décela sur ses lèvres pleines un sourire entendu, puis elle tourna les talons. On alluma les lanternes. Il quitta la terrasse au moment où une famille nombreuse et bruyante y faisait irruption dans le plus grand désordre.
Plus tard, lorsqu’il la vit apparaître dans le rétroviseur panoramique, il ne la reconnut pas. Elle avait dénoué ses longs cheveux de jais qui tombaient en dense cascade sur ses épaules, troqué son uniforme de serveuse pour un débardeur jaune vif et un short de toile kaki. Parvenue à la hauteur de la 406, elle ouvrit la portière et s’installa à ses côtés. Les effluves d’un parfum capiteux se mirent à flotter dans l’habitacle. " Mon nom est Francisco Ruiz ", dit-il en lui tendant la main. " Caroline Mercier ", répondit-elle, étreignant ses doigts. Et à la façon qu’elle eut de soutenir son regard, il se dit qu’elle ne devait pas vraiment avoir froid aux yeux. Elle claqua la portière. Il démarra. S’ensuivit un silence qu’il décida de lui laisser rompre. Ce qu’elle fit au bout de peu de temps :
— Espagnol ?
— De Pamplona.
— Vous parlez un excellent français.
— Ma mère était française.
— La Navarre est une très belle région.
— Vous y êtes allée ?
— Philomena m’en a beaucoup parlé. Elle s’y est rendue à plusieurs reprises pour ses recherches. C’est bien là que se trouve le col de Roncevaux, non ?

Page Précédente

Retour au Sommaire

Page Suivante