" Mes relations avec Joë Bousquet ? Cest vite vu, je
nen nai jamais eue. " Grand, athlétique, lil
à la fois tendre et malin, Maurice Nadeau rit. Et cherche dans sa
mémoire, avec délégants mouvements de sa main
soignée, les termes des deux premières lettres que Joë
Bousquet lui a adressées, juste après la parution de son Histoire
du surréalisme, et où lécrivain retranché
revendique son appartenance au mouvement. Une appartenance qui pour Maurice
Nadeau est à la fois évidente et lacunaire.
Évidente, parce que Joë Bousquet a physiquement expérimenté
linconscient surréaliste. Immobile, sur un lit, il substitue
au corps son double, lesprit. Parce quil a expérimenté
lidée surréaliste de mettre la sensation en avant. Parce
que Joë Bousquet croit aux signes, comme à ce présage
de rencontre avec Max Ernst quil cite dans sa deuxième lettre
à Maurice Nadeau, ou comme ce chien écrasé annonciateur
de malheur qui revient de plus en plus souvent à la fin de sa vie.
Parce quil croit à la magie
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des rencontres, à celle des trouvailles, et quil réussit
à faire passer le monde entier dans cette chambre de la rue de Verdun
où il reçoit la visite des plus belles femmes, des esprits
les plus acérés, où ses amis lui apportent les objets
les plus étranges, lui envoient les découvertes les plus mystérieuses.
Parce quenfin, là où André Breton rêvait
dune femme enfant, Joë Bousquet aime une petite fille qui va
au lycée.
Mais cest justement dans cette fusion réussie de la réalité
et de limaginaire, dans cette transmutation du rêve en concret,
que Joë Bousquet échappe au surréalisme et écrit
son chemin personnel, avec cette puissance qui lui fera, sa vie entière,
refuser toute résignation et puiser dans son corps alité une
violence, une révolte, une lucidité et une poésie à
nulle autre pareille.
Dans une lettre à André Breton, Joë Bousquet revendique
son droit à la différence et explique que sa maladie influe
sur son mental, que son invalidité nest pas sans conséquence
sur la rapidité ou sur la sûreté de son esprit : il
raconte qualors quil cherchait vainement un mot, son ami René
Nelli a bousculé sa jambe inerte, et que ce mouvement provoqué
a suffi pour que, soudainement, sa pensée sexprime justement.
Une pensée quil paraît difficile de ranger sagement dans
un tiroir, fût-ce avec la superbe étiquette : " surréaliste
".
" Mystique, écrivain folklorique, poète, philosophe,
on peut faire des Bousquet tant quon veut ", résume Maurice
Nadeau. Avant dajouter, après un petit silence : " Et
chacun a son Bousquet. "
> N. Z.
Rencontre avec Maurice Nadeau :
" Joë Bousquet au coeur de son siècle "
18 h, petit cloître. |