Il sut comprendre alors d’où venait la vague, se laissa porter par elle et, liant sa carrière à celle de Danton, fut président du club des Cordeliers, puis secrétaire du ministère de la Justice et député de Paris à la Convention. Il vota la mort du Roi, réclama la tête des Girondins, pleura Marat dans un discours qui fit grand effet et qui lui vaut une petite place parmi les orateurs de la Révolution, et fut finalement guillotiné à Paris le 5 avril 1794 en même temps que ses amis Danton et Camille Desmoulins, ayant été accusé de prévarication dans l’affaire de la liquidation de la Compagnie des Indes, où nul ne saura sans doute jamais s’il fut trompé de bonne foi ou effectivement malhonnête. Ce qui est sûr c’est que la Révolution l’avait soudainement enrichi ; et il ne semble pas que Sébastien Mercier, qui dresse de lui un portrait peu flatteur, l’ait calomnié sur ce point, qui le présente " ayant soudain hôtel, voiture, gens, filles " à partir de septembre 1792. De toute la gloire de Philippe Fabre, il ne reste aujourd’hui qu’une chanson qu’il écrivit vers 1780 à Maastricht sous le titre innocent de Retour des champs (" Il pleut, il pleut bergère… "), que l’on ne chante même plus aux enfants, et le souvenir du calendrier révolutionnaire dont seuls les noms de mois, aussi bizarres que son églantine, ont encore une petite place dans notre imaginaire. Il épousa pleinement, par ce calendrier qui tentait de congédier le souvenir des dieux anciens et d’instaurer une religiosité laïque, les vues de ceux qui tranchèrent le fil de la monarchie.
De sa chanson à succès à ses discours révolutionnaires, Fabre d’Églantine semble n’avoir jamais suivi que l’air du temps, chantant en 1780 les aristocratiques moutons qu’il livra allègrement au boucher dix ans plus tard. Madame Roland, dans ses Mémoires, le dépeint comme un Tartuffe sanguinaire, " affublé d’un froc, armé d’un stylet, occupé d’ourdir une trame pour décrier l’innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune. " Une sorte de folie, l’ivresse d’une réussite inespérée, semble s’être emparée vers 1790 de celui qui

n’avait jusqu’alors connu que l’ombre du succès avec son innocente romance destinée aux après-midi de Trianon. Qui croirait qu’un tel homme ait eu un vrai talent ? Aucune de ses pièces, bien entendu, ne figure dans les deux volumes du Théâtre du XVIIe siècle de la Bibliothèque de la Pléiade, où l’on peut lire le meilleur de la production moyenne d’un siècle qui fit une immense consommation de comédies, de tragédies et de drames, mais dans lequel, décidément, Marivaux et Beaumarchais se détachent de façon éclatante comme les deux seuls véritables génies dans ce domaine. Et pourtant ! Et pourtant, une anecdote qui a toutes les chances d’être vraie veut que, sur l’échafaud, s’adressant au sinistre Fouquier-Tinville, Fabre se soit écrié : " Tu peux faire tomber ma tête, Fouquier, mais non pas mon Philinte. " Peut-on encore mentir quand tout est perdu ? Jetant sur sa vie un dernier regard, il lui sembla qu’il pouvait au moins se recommander d’une de ses œuvres aux yeux de la postérité.
Il se trompait sans doute, et roula dans l’oubli, mais il a au moins désigné ainsi à ses détracteurs ce qu’il estimait être le meilleur de lui-même. Par pur acquit de conscience, puisque je devais parler de lui, et résigné à m’ennuyer ferme, je suis allé lire dans une bibliothèque Le Philinte de Molière ou la suite du Misanthrope, la pièce qui le fit connaître. Je pensais n’en trouver qu’une édition ancienne, mais l’université d’Exeter, en Grande Bretagne, l’a rééditée voici deux ans seulement. Et, croyez-moi ou non, sans avoir de connaissances particulières sur la Révolution française, je ne me suis pas ennuyé à cette lecture. Je n’ai pas trouvé cette pièce navrante auprès du Misanthrope de Molière, et quoique l’on ne puisse pas crier au chef-d’œuvre, j’ai compris le succès qu’elle avait pu remporter en 1790. Je me suis même étonné que personne n’ait eu l’idée, lors du récent bicentenaire, de lui redonner vie pour quelques représentations. Il est sans doute trop tard maintenant : Fabre d’Églantine n’est pas près de remonter un jour sur les scènes françaises. Dire qu’il y a là une injustice serait exagéré, tant il y en a d’autres de plus criantes.

Page Précédente

Retour au Sommaire

Page Suivante