
Il y eut dabord la lecture par Laurent Manzoni, Laurence Roy et
Marc Betton de Papillon de neige, où lintériorité
de Joë Bousquet se consume à son propre enfermement, dans lalternance
de la déprise de soi et de la fulgurance aphoristique. Les lectures
très complémentaires des trois comédiens ont livré
le scintillement dun prisme, et dabord sa lumière enclose
: une lumière présente aussi bien dans la scansion extrêmement
travaillée de Laurent Manzoni, où se percevait la solitude
dune écriture et sa tension permanente vers le dehors et louvert,
que dans la lecture abrupte de Marc Betton, fidèle aux traces rauques
de la construction de soi qua laissées Bousquet, ou encore
dans la retenue plus altière de Laurence Roy, accordée à
des pages faussement péremptoires. Il en venait le sentiment dune
lecture reflétant à la fois une écriture et sa naissance,
comme chaque fois que se produit une mise en voix véritable. Un moment
de clarté à la fois généreuse et tendue.
Puis, au fil de sa mémoire, |
Maurice Nadeau a offert le parcours de son amitié pour Bousquet,
amitié de critique et de lecteur qui dans son Histoire du surréalisme,
en 1945, navait dabord pas donné à lécrivain
de Carcassonne la place qui lui était due. Nadeau sest insurgé
contre limage dÉpinal dun Bousquet rendu quasi
angélique par sa réclusion forcée, voyant en lui au
contraire un révolté, légal de ses contemporains
Breton, Aragon, Tzara, les dépassant parfois dans lusage du
rêve, dans lexploration des coïncidences et des intersignes.
Un Bousquet admirateur de Max Ernst (qui avait été durant
les combats de 1918 le lieutenant du bataillon den face) et dÉluard.
Un Bousquet qui réfutait pour lui-même la notion duvre,
simplement soucieux de trouver à linstant qui vient un
peu plus de saveur quà linstant passé, un peu
plus de réalité et qui, dans ses dernières années,
estimait que tous les littérateurs étaient des culs.
Maurice Nadeau évoqua surtout le charme, lenvoûtement,
quexercent les écrits de Bousquet, inclassables, étapes
dune élaboration souvent ironique et dure, opposée aux
facilités de lélégie. Un Bousquet ascète
et séducteur, jamais réellement lhomme immobile que
certains voudraient imaginer.
Il y avait dans la libre parole de Nadeau lalliance du témoin
et du critique, et surtout cet air de ne pas y toucher qui nous touche.
> Bernard Simeone
|