parce que l’Histoire à sa ceinture porte une poche de chance, une bourse spéciale pour la solde des choses impossibles. Vous les voyez ? On a du mal à les saisir tous à la fois dans le même regard maintenant, avec ces reflets sur la vitre derrière quoi on les a mis au Louvre. À l’épreuve des balles, à l’épreuve des souffles des dix mille hommes de toute la terre qui les voient chaque jour. Mais ils sont là. Invariables et droits.
Et leur auteur, le voici.
Il descend en courant le perron de la maison de Combleux, le château, ses boucles blondes flottent, et on entend la voix fraîche de sa mère à l’intérieur qui l’appelle, qui déjà s’inquiète de ne plus le voir dans ses jupes. Mon trésor ! Le jour est superbe, et lui-même est beau comme le jour, comme une fille, il rit et n’a pas dix ans. Mon Dieu, c’est bien lui, celui qui aura la gueule du cordonnier Simon et que Restif appellera plaisamment ce vieux crocodile de François-Élie. Hélas, c’est bien le même. Voici la mère déjà sur le perron avec ses jupes énormes, le grand panier comme on lit dans Casanova, ou la robe volante qu’on voit dans Watteau : belle plus encore qu’avant, la blondeur même, l’épanouissement des blondes, les mains de pain blond. Et à trois pas derrière elle la grand-mère, frileuse, amoureuse, apeurée, blonde, qui paraît toute petite maintenant, car à force de battements de cœur elle s’est un peu cassée. L’enfant court vers la Loire, le canal, elles courent derrière lui en tenant à pleines mains leur grand panier, comme elles sont drôles, comme il s’en amuse.

Illustrations Jean-Louis Tripp

Comme il aime les essouffler, et comme en même temps elles l’exaspèrent – et combien aussi il est malheureux d’aimer qu’elles souffrent. Je ne vois pas le père.
On sait bien que la plupart du temps François Corentin n’était pas là. Les mille biographes dont je m’inspire librement sont bien en peine de le faire paraître à Combleux ; et je n’ose pas m’inspirer des bons faiseurs de romans qui nous le montrent, en perruque et bas blancs, ayant soustrait pour quelques heures l’enfant à l’amour dévorant des femmes, le tenant par la main et s’éloignant là-bas avec lui sous des saulaies vers Chécy, lui nommant les arbres, les bateaux, les auteurs ; lui nommant les lois parmi lesquelles le Grand Être avec ses créatures s’ébattent, la mécanique d’envol des corps célestes, la chute passionnée des corps graves, qui sont inexplicablement mais admirablement la même loi ; lui dévidant tout le fil blanc de la pensée de son siècle. Je n’ose pas m’inspirer de ces bons romanciers qui veulent faire de Corentin un peintre philosophe, éduqué par son père. Car en vérité ils se virent peu, et loin des pensées de fil blanc l’enfant vécut entre deux femmes qui le dévoraient d’amour.
Vous le savez : le jeune poète d’église pour se marier secoua la tutelle de l’église, comme c’était alors fréquent ; pour se marier, parce que la fille était belle et riche ; et n’étant pas lui-même un de ces abbés à bénéfices et particule qui étaient alors les maîtres du monde

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