Pour Wittgenstein, ça voulait dire présenter des tableaux
; ça voulait dire aussi écrire de la poésie, parce
que la poésie, cest quelque chose qui au sein de la langue
montre sans dire (bien entendu, la proposition ne va pas de soi ; dautres
diront de la poésie quelle montre et dit tout à la fois
thèse de Diderot , ou quelle dit, sans montrer,
tout au rebours de la prose réaliste thèse de Mallarmé,
contre le Roman et le Journal). Il est intéressant de savoir que
Wittgenstein a financé sur sa part dhéritage la publication
dun des plus grands poètes autrichiens qui est Trakl et qui
est un poète de la guerre. Et cela, de manière absolument
anonyme : en dautres termes, sans le dire à personne. Pourquoi
? Parce quil considérait que seule la poésie pouvait
montrer dans la langue ce qui ne pouvait pas se dire dans la langue, à
savoir linnommable de la mort consentie, voulue, recherchée.
Je crois très important de reposer à partir de ce point
la question de savoir pourquoi cest très exactement à
la suite de la guerre de 14, quen Europe le cinéma devient
véritablement une très grande chose, très spécialement
avec le cinéma expressionniste allemand, dont la construction repose
sur le fait que lon doit pouvoir, par le cinéma, donner à
voir ce que la langue ne peut pas dire. Tout comme la poésie donne
à entendre ce qui ne se dit pas.
Par opposition, je prends au hasard, dans le cinéma français,
quelquun comme Truffaut. Truffaut articule son cinéma sur la
thèse exactement inverse : le cinéma commence et finit là
où commence et finit une littérature de prose possible. Lespace
du film Jules et Jim est exactement lespace du roman Jules
et Jim. Les films dAntoine Doinel sont faits exactement comme
des romans qui nont pas été écrits, mais qui,
sils lavaient été, auraient été
les romans dune éducation sentimentale. La Chambre verte,
qui est un film sur la guerre de 14 et sur la culture française comme
objet de deuil, est une nouvelle de James, relue à la lumière
dEdmond Jaloux ou dEstaunié. Le Dernier Métro
(ilse trouve que cest un film que je naime guère) montre
et démontre que toute la deuxième guerre mondiale, toutes
les bassesses de Vichy, toutes les horreurs de la persécution se
ramènent à une femme qui fait tout pour son homme. Et une
femme qui fait tout pour son homme, alors même quelle découvre
quelle en aime un autre, cest un roman. |
Cest le roman français. Celui du moins quaimait Truffaut.
Un autre exemple, Godard. Je pense que Godard est fondé sur la
thèse que le cinéma commence et finit là où
commence et finit une littérature de prose possible. Sauf quil
a de la littérature possible une idée tout autre que Truffaut,
une idée bien moins " française " et plus genevoise
; elle a pour pivot Les Rêveries du promeneur solitaire et
Amiel, bien plutôt que Jacques Chardonne ou William Irish ;
elle inclut Goethe et, depuis quelques années, Ramuz. Qui ne voit
que Nouvelle Vague obéit à laxiome de Ramuz tel que
le restituait Claudel : " La reprise inlassée du même
sujet, une petite ville en proie au surnaturel, ce quelle attendait
sans doute depuis tant de siècles assise au bord de ce solennel et
patient miroir, le lac " ? Qui ne voit que Mozart for ever est
une chronique ramuzienne, à léchelle de lEurope
?
Doù la question de la musique. Contrairement à lapparence,
elle ne me paraît pas supposer chez Godard un au-delà du dire
littéraire. Pourquoi certains films de lui sont-ils organisés
par les Quatuors de Beethoven ? Autrement dit, pas nimporte quelle
musique, mais celle qui pose la question dune littérature possible,
de sa limite ou de son illimité (en loccurrence, la littérature
de langue allemande, mais peu importe). Ou la question de la peinture. Quelle
peinture ? Là encore, pas nimporte quelle peinture, mais celle
de la Renaissance tardive, qui se pense elle-même comme organisée
en coextension ou en réponse à une prose possible. Tout cela
est anti-wittgensteinien. Au reste, on savait déjà par la
référence à Brice Parain quen matière
de langage, Godard nétait pas wittgensteinien.
Reste à poser avec sérieux deux questions décisives.
Tout dabord : quest-ce quil est impossible de dire et
quil nest possible que de montrer ? Ensuite, lorsquon
a pointé quil y a de limpossible à dire, est-ce
quil en suit quil y a un devoir de le montrer ? Ou est-il permis
de sen tenir au silence ? Y a-t-il quelque chose de lordre du
" on peut sarrêter ", ou au contraire du " on
doit continuer ", aller toujours aussi loin quil est possible
: par le dire et, quand dire est impossible, par le montrer ? |