Un livre
avec
spectres
par Raymond Lepoutre |
" Le temps est hors des gonds. " À cette heure morte
de la nuit où les corps sortent des tombeaux, le destin appelle Hamlet.
Le destin ? Quel destin ? Celui qui rend " chaque insignifiante artère
de ce corps aussi dure que le nerf du lion de Nérée ".
Celui qui noue les corps dans leur nature pour les emporter sans bavure
vers ce qui appelle et qui est un spectre. Et Hamlet marche sur le spectre,
prêt dit-il à faire un fantôme de qui le retiendrait.
Marche-t-il avec résolution, ou bien cette marche est-elle, depuis
quil a entendu lappel, inévitable ? Et si cest
linévitable, ne serait-ce pas que le spectre détient
la cause des bouleversements qui épuisent et assèchent lÉtat
de Danemark, que le désir de Hamlet est de le connaître, et
que, donc, il suit sa plus forte pente, et que
La cause des troubles et des indécisions qui aujourdhui
épuisent et assèchent, et stérilisent notre royaume
et fait que notre temps comme celui de Shakespeare est hors des gonds, se
pourrait-il quun spectre aussi puisse nous en faire découvrir
la figure, et que ce spectre soit celui du plaisir, et que notre désir
sy cherche, et que notre pente la plus forte nous y précipite
?
Cest cette proposition que jai cru lire dans le dernier
livre de Jean-Claude Milner Le Triple du plaisir, dabord intitulé
pour une version courte Le Dilemme du plaisir (1).
Jean-Claude Milner ne parle ni de troubles ni dindécisions,
mais plutôt d" amers embarras ", en tenant par là,
sur un mode faussement bénin, que la situation nous échappe
et que même elle nous a depuis longtemps échappé ; mais
poussé comme lest Hamlet, il marche sans crainte, lui aussi
saisi dune nécessité urgente, sur le spectre qui détient
la cause des " amers embarras " : il veut en découdre
et, au bout du combat, atteindre lissue.
Ces " amers embarras " quil névoque quau
terme presque de son livre, Jean-Claude Milner ne les nomme pas, mais il
laisse deviner leur nature quand, dans les dernières pages, il pose
le dilemme qui est aujourdhui à ses yeux le nôtre : "
Le marché est-il donc la clef pour le plaisir des corps ? ",
et donc le plaisir néchapperait-il pas à la Loi commune
de notre temps qui fait de la marchandise lalpha et lomega de
notre destinée sans contrepoids ? |