Ou bien pourtant : " Néchappe-t-on au marché
que pour aller vers Sade ? ", la seule échappatoire, la seule
voie de transgression encore ouverte de la Loi ne déboucherait-elle
donc que dans le meurtre de lautre, dans la différence ainsi
seulement signée dans le sang ?
Pour en venir à la fin de ce dilemme, Jean-Claude Milner a longuement
convoqué une théorie de spectres et, à chacun de ces
morts, sans corps mais avec voix, placés là dans un monde
qui rassemble et confond morts et vivants dans une proximité scandaleuse,
il a intimé son ordre : " Toi ! Parle ! Parle et dis quelles
sont les causes des dérangements du plaisir, les raisons de son inassouvissement,
les méthodes et configurations du temps et de lespace à
travers quoi les phantasmes du plaisir ouvriraient sur un effet du réel
; dis à quel prix, et par quels sacrifices sil en faut, le
plaisir comblera le désir et quels, alors, seront les sacrifiés
? "
Si Jean-Claude Milner attend les dernières pages de son essai
pour livrer plus clairement son motif la nécessité
où il sest trouvé décrire sur " ça
" cest quune fois quon les a convoqués,
on nen a jamais fini avec les spectres ; ni de passer entre eux et
soi les frontières du temps tantôt fermées, tantôt
ouvertes au gré de douaniers dont on ne maîtrise pas toujours
les humeurs. Mais cette nécessité laisse deviner dès
labord ses deux pointes quand, avec une sécheresse démonstrative,
il avance ces deux propositions qui tentent de cerner le plaisir : que le
plaisir requiert la présence et quil ny a donc pas dautre
monde que celui-ci pour quil existe ; que le plaisir est de la Nature
et non linverse, et que donc il ny a pas de plaisir contre nature.
Que donc avec le plaisir, il en va comme il vous plaira mais ici et nulle
part ailleurs, cet ici étant ce monde où, vivants et morts,
corps et spectres sans corps, font entendre leurs voix cet ici étant
un présent. |
Tout au long de lessai, ce sont donc des spectres qui situent
chacun selon son temps et son lieu , entre le souci de soi
et la peur de lautre, les structures changeantes du plaisir. Ainsi,
dans lAntiquité grecque la dévoration de lautre
saffirme comme à la fois le paradigme et limpossible
assouvissement du plaisir ; ainsi dans lépoque moderne, lacte
sexuel
Ces spectres nombreux dÉpicure à
Platon et Lucrèce là-bas ; de Marx et Freud à Sade
et Lacan ici sassemblent autour dune conversation que
Jean-Claude Milner poursuit avec Michel Foucault et son uvre
singulièrement LUsage des plaisirs , et dont le
fil rouge sert de guide à la progression du propos à travers
quelques controverses.
Cet essai est un livre avec spectres, mais il est aussi en forme de
sonate, avec ses deux thèmes successifs de lAntiquité
et du Monde Moderne, et sa structure ternaire plaisir, acte sexuel,
amour qui, se déclinant par conjonctions et exclusions, alliances
et interdits, décrivent des figures multiples quelles dessinent
en nouages.
Les Nouages sont le grand plaisir de ce livre sur le plaisir. Ils sont
les reflets de stratégies et de stratagèmes. Un seul exemple
de cette " logique avec conséquence " que Jean-Claude
Milner décline pour notre jubilation. Si dans lAntiquité,
la dévoration est le comble du plaisir, et le cannibalisme linterdit
majeur, quelles sont les conjugaisons possibles qui permettent de joindre
deux au moins des trois termes : plaisir, coït, amour ?
LAntiquité écarte une première tentative
qui aurait conjoint coït et amour et aurait ouvert sur une permanente
insatisfaction, ce que Jean-Claude Milner nomme " une vie de voyageurs
qui ne trouve nul oasis ".
Une première solution est celle de Platon qui conjoint amour
et plaisir, coït exclu. |