Et je tombe sur la petite Caroline à quatre pattes à côté de mon lit, complètement speedée, fouillant dans mon sac de voyage ! ça, plus le coup du téléphone, ça commence à bien faire. Elle ne m’a pas entendue. La porte est bien huilée. Deux solutions : lui foncer dessus et la fesser. Me retirer, ni vue ni connue.
Je choisis la seconde, plus en accord avec la philosophie de ma profession. Peut-être Caroline n’est-elle qu’une simple kleptomane, après tout ?
Je dévale l’escalier sur la pointe des pieds, et je me planque dans la petite pièce qui jouxte la réception. Des bruits de gamelle me parviennent de la cuisine toute proche. Cinq minutes plus tard, retour de Caroline. Elle se précipite sur le téléphone. Elle parle à voix basse, mais j’entends distinctement ceci :
— Oui, c’est moi... J’ai fouillé dans son sac mais je n’ai rien trouvé... Peut-être qu’elle est vraiment journaliste après tout... Bon, faut que je te laisse... Quoi ! Non, pas maintenant, je ne peux pas, j’ai du travail. À dix heures, si tu veux, oui. Où est-ce qu’il est ? Chez moi ? Mais il fait chier à la fin ! Bon, d’accord, d’accord...
Elle raccroche. La pièce où je me suis planquée est une espèce de garde-robe avec une fenêtre donnant sur la cour à l’arrière. J’entends Caroline accrocher mes clefs, puis allumer une cigarette. Si elle se pointe, j’ai un placard à ma portée. Je ne sais pas ce que signifie ce micmac, mais je crois que j’ai bien fait de différer la punition de la douce.
J’attends deux ou trois minutes et je profite du passage d’un client pour m’éclipser par la fenêtre sur cour. Miss Caroline ne doit pas habiter bien loin. J’ai une petite demi-heure devant moi. À défaut d’ambre solaire, j’achète un chapeau de paille dans un bazar, je fais un petit peu de tourisme à l’ombre. Ce village regorge de bicoques du XIVe siècle. Ortega, Marty, Castel, Fallet. Une vraie machine à remonter le temps.
À neuf heures quarante, je m’embusque dans ma Mégane, sur le parking en face de l’hôtel. Caroline sort peu après, coiffée d’un foulard, elle a troqué sa robe de petite bonne modèle pour un futal en cuir et un bustier. Elle porte quasiment le même blouson de cuir que moi. Quelque chose me dit qu’elle tient à un maximum de discrétion.
J’ai bien failli ne pas la reconnaître. Elle traverse la rue et s’engouffre dans une 4L rouge garée au bout du parking. Sa voiture dégage une épaisse fumée blanche. Tu ferais bien de surveiller ton joint de culasse, ma cocotte. Je déboîte discrètement. Grâce à ma perruque rousse de danseuse du Crazy Horse, je suis méconnaissable.
Et nous voilà parties. La conduite de Caroline est sportive et comme je ne peux pas la suivre de près, je manque plusieurs fois de me laisser distancer. La 4L au panache blanc fait deux ou trois cents mètres sur la route de Carcassonne et la quitte pour une vicinale sur la droite. À l’opposé, on aperçoit la masse imposante de l’abbaye. C’est la route qui mène au camp Lamar. La vue est dégagée, je lui laisse prendre un peu de champ. Y aurait-il changement de programme ? Au bigo, elle a parlé d’un rendez-vous chez elle. À moins qu’elle n’habite carrément chez les fondus ?
Je suis très vite fixée.
C’est une maison de pierre avec une tonnelle, au bout d’un chemin sinueux bordé d’oliviers.
J’ai planqué la Mégane dans un chemin qui descend vers la rivière et j’ai fait le reste du chemin au petit trot. Mon petit sac à dos est ultra-léger. Il y a un bordel indescriptible dans la cour. Je comprends très vite de quoi il s’agit : une bagnole démantibulée jusqu’aux essieux, avec toutes les pièces détachées dispersées dans un rayon de dix mètres. ça me fait penser à Depardieu dans je ne sais plus quel film avec Catherine Deneuve. Je me mets à l’affût derrière une haie, je sors une paire de jumelles de mon sac à dos . Tout ça n’a pas l’air d’affecter Caroline. Je la trouve assise sur un banc en osier. À côté d’elle, un type en short et Marcel, vingt ans maximum, type maghrébin. Bon sang, ce n’est tout de même pas un des agents ? Arrête de délirer, Stéphanie Tyller. Il ne traînerait pas sur un banc en pleine campagne ! Je commence à patauger salement. Caroline le serre dans ses bras . Il pousse de petits cris, il gémit. Je règle la mise au point. J’ai l’impression que le type pleure. Oui, c’est ça. Caroline passe une main dans ses cheveux crépus, l’embrasse sur le front, les joues, mais il la repousse assez violemment. Caroline, déséquilibrée, tombe par terre. Elle se relève et lui assène une gifle magistrale. Le type est collé au mur comme une crêpe.

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