courbatue par le rêche ciment, trempée par la rude rosée, et réveillée chaque fois qu’une lampe s’allumait autour d’elle dans les maisons de deux étages qui formaient le caravansérail fixe qui l’entourait, comme si chacune avait été la lanterne sourde de ceux partis à sa recherche.
Si elle avait escompté un soulagement de sa première nuit de fuite elle ne l’avait pas trouvé. S’éveiller, quand on est libre de tout chagrin inconsolable, c’est retrouver l’acquiescement que le monde donne à votre vie, son blanc-seing. En vous offrant un jour de plus le destin vous lance dans l’espace avec recommandation et vous vivez votre journée avec le sentiment d’être protégé en haut lieu. Depuis son malheur évidemment Suzanne ne se réveillait pas ainsi. Il ne faut pas croire que le sommeil ayant pesé sur elle de son poids, c’était maintenant le deuil qui pesait, dès qu’elle ouvrait les yeux, de son poids absolu de réalité plénière. Ni que le malheur s’ôtant comme une prothèse, il passait sa propre nuit à côté de l’affligée dans un verre d’eau. Plus juste aurait été de dire qu’elle dormait avec lui comme avec un poignard, dont les drogues qu’elle avait prises jusqu’à cette nuit la protégeaient comme le fait un manteau roulé en garde, freinant l’avancée de la pointe pour qu’elle ne s’enfonce pas plus loin qu’elle ne le faisait le jour. Et le poignard dirigé vers sa poitrine continuait de la blesser, mais avec fantaisie nocturne, dessinant des huit scarifiants et ne lui permettant que de bouger très peu. Parce qu’elle ne l’avait pas oublié en dormant, elle ne retrouvait pas son malheur. Même dans ses rêves elle ne le travestissait pas, il l’accompagnait, intact, énorme, seul horizon, muraille unique qui enfermait ensemble sa vie diurne et sa vie nocturne. À l'intérieur de cette muraille, le malheur subissait des modifications, mais pas de celles, secourablement amplifiantes, qui font que le suborneur contre lequel on a lutté avec effroi dans le songe se résorbe la lumière venue en paisible flanc conjugal. Le malheur dans le rêve même se
dressait tel quel. Jamais elle ne rêvait que son fils n’était pas mort, jamais le rêve ne lui offrait de remise de peine, de moment d’illusion. Peut-être ce qui fait le malheur d’un grand malheur est qu’il vous voue au réel, qu’il vous laisse sans " imagination ". C’est pourquoi la vie de Suzanne ne lui apparaissait plus comme un tout, un mouvement, une forme, celle qu’elle avait su donner au fait d’exister. C’est pourquoi elle n’avait plus de passé. À aucun moment elle n’était " avant ", au contraire " l’après ", et c’était la seule malice du rêve, s’étendait à toute la vie de Suzanne : le fils avait toujours été mort et ce que le rêve apportait n’était qu’une généralisation du désastre dont Suzanne ne pouvait distraire un temps où il n’avait pas eu lieu puisque, au réveil, ce temps où il n’avait pas eu lieu succombait sous la charge de ce qui était arrivé. D’ailleurs invoquer le temps du bonheur, au lieu de la soulager, eût été terrible manquement à la loi de réalité qui était de savoir son enfant mort, manquement si terrible qu’elle reculait devant l’atroce prix à payer : l’apprendre à nouveau comme si elle ne le savait pas.
Ou bien l’enfant – le jeune homme – était aussi mort en rêve que dans la réalité mais avec raffinement : les seules fantasmagories que le rêve se permettait était de le lui montrer mort et revenant de chez les morts, mais ne pouvant séjourner auprès d’elle qu’à condition qu’elle ne le dise à personne et qu’il reste pour tous aussi mort qu’il l’était. Et jamais elle ne pouvait s’éveiller en s’exclamant " ce n’était qu’un mauvais songe " avec ce soulagement où on se rend compte que l’abîme dans lequel on tombait n’était que la vallée d’un drap. à la fin du sommeil, elle retrouvait le poids du deuil et était pesée sur cette terrible balance, pas comme dans un jugement dernier, au milieu d’une foire bruyante comme quelqu’un glissant le long de toboggans différents mais communiquant entre eux reprend sa glissade quand il pense avoir enfin touché terre.

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