des plaisirs en écho


Entretien réalisé dans le cadre de
l’atelier vidéo du Banquet 96,
animé par Stéphane Gatti
et Michel Séonnet.

 

 

— On peut partir de la question qui a été posée, de savoir si la philosophie, le discours philosophique, est compatible avec l’image filmée. Je défendrai l’idée qu’ils sont absolument incompatibles. On peut, bien sûr, filmer les philosophes en train de tenir un discours philosophique, sur la liberté par exemple, sur la morale, sur tout ce qu’on veut, singulièrement sur la politique. J’aimerais, le cas échéant, tirer le bilan sur ce qui a été archivé, conservé des philosophes en train de parler de politique, d’émettre des opinions politiques. Mais la pratique réelle de la philosophie est incompatible d’une certaine façon avec l’image, parce qu’elle suppose des sujets en acte. Il faut revenir à la définition même de l’acte philosophique ; un acte philosophique a lieu quand un ou plusieurs sujets renversent la conception du monde, c’est-à-dire mettent ce qui était en haut en bas et ce qui était en bas, en haut... mettent le monde à l’envers ; évidemment pour le remettre à l’endroit. Le point de départ de la philosophie, nos opinions, nos conceptions, ce que les gens appelaient la doxa : c’est le monde à l’envers, et le travail philosophique consiste à le remettre à l’endroit dans la conscience. Voilà ce qui se passe, on le sait, aujourd’hui dans les classes de philosophie. La classe de philosophie n’est pas simplement une instruction, c’est une relation vivante entre un sujet qui n’enseigne pas un savoir, mais qui essaie d’éveiller un goût pour cette vérité paradoxale qui consiste à ébranler par le doute des certitudes acquises. On peut filmer une telle pratique mais qu’est-ce que ça donne ? ça donne une représentation destinée à quelqu’un d’autre, qui n’a pas participé à cette activité de renversement des opinions, ce travail sur soi qu’est la philosophie, et qui va assister à ce travail tel qu’il a été fait par d’autres. Il va assister à un spectacle ou à un reportage, à quelque chose qui n’est pas pour lui un acte vivant. Il ne s’agit donc plus de philosophie, il s’agit de la représentation d’une pratique de la philosophie qui a eu lieu antérieurement et qui a été filmée. Voilà pourquoi je me permettrais de dire qu’il y a incompatibilité entre l’image et la pratique de la philosophie. La philosophie lorsqu’elle est en acte, prend un temps fou. On voit bien déjà que la classe de philosophie suppose des mois, que plusieurs classes veulent des années pour se dérouler.

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