par Marie-Claire Galpérine
" Crois-tu quun
État, une armée, une troupe de brigands, de voleurs, ou toute
autre bande de malfaiteurs associés pour quelque mauvais coup, pourraient
tant soit peu réussir sils violaient à légard
les uns des autres les règles de la Justice ? "
Platon, République, I 351c.
La justice que lon se propose de définir au Livre I de
la République est " une " des " quatre "
vertus qui, selon une tradition antérieure à Platon
et en partie pythagoricienne constituent " la " vertu
parfaite. Au Livre IV, Platon lui donne un sens nouveau, fondé sur
la distinction des parties de lâme, cest-à-dire
de ses " puissances ". Cest à partir de là
que sédifie chez les Pères de lÉglise et
que se définit très précisément chez Saint Ambroise,
la doctrine, devenue classique au Moyen Âge, des " vertus cardinales
" : la sagesse ou prudence, la force ou courage, la tempérance
(modération ou maîtrise de soi) et la justice.
Pour saisir comment se pose pour Platon la question des vertus et apercevoir
ce qui, en elles, fera " problème ", il faut bien entendre
le sens grec du mot aretè, qui na pas dabord de
connotation morale et qui nest pas à confondre demblée
avec la virtus romaine. Dans la plupart des contextes aretè
doit être traduit par " excellence " ou " valeur
". Platon pense la " vertu " de lâme à
partir de celle dun objet naturel ou artificiel, au sens où,
en français, nous parlons de la vertu dune plante ou de celle
dune drogue (préparation pharmaceutique ou philtre magique).
Laretè est donc une puissance (dunamis). Elle
se définit par rapport à une action possible. Elle est plus
ou moins " efficace ". Pour un Grec vivre cest agir :
" Nous ne sommes pas des pierres ", nous sommes des vivants
qui avons des besoins. Qui na pas de besoins ne désire pas,
nagit pas, donc ne vit pas. Calliclès " jette "
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cela à la figure de Socrate. Tous les jeunes gens qui entrent en
scène dans les Dialogues ont la même fougue. Et la même
impatience dagir. Platon leur prête ce quil a bien connu.
Sil a renoncé à la praxis cest provisoirement,
pour se préparer à agir " mieux ", cest-à-dire
" plus efficacement ". Est-ce la même chose ? Il faut
le reconnaître : dans ce " mieux ", il y a une ambiguïté
essentielle. Calliclès et Thrasymaque reprochent à Socrate
de jouer sur ce double sens. Ils ont raison. Platon ne cherche pas à
effacer lambiguïté. Elle est dans la langue, elle est
dans lusage grec de ladjectif " agathos ".
La question posée devant un objet quelconque : est-il bon ? revient
à celle-ci : à quoi est-il bon ? ou encore : que peut-on en
faire ? Et nous verrons quon peut poser la même question devant
un homme. Ce qui passe en premier pour définir la valeur cest
lusage (khreia et khrèsis). Que le même
adjectif (agathos) pris au neutre et substantivé en vienne
à signifier le Bien absolu, la source ultime de toutes les vraies
valeurs, cest ce qui crée lambiguïté. Le
long cheminement de Platon, dans la République, nous mènera
de ce qui est " bon à
" jusquau Bien absolu,
mais tant que nous navons pas atteint ce Livre VI de la République,
nous sommes encore dans la caverne dans un monde où le critère
de la valeur est lefficacité cest-à-dire
dans un monde où, comme nous le verrons, toute vertu est une tekhnè,
un certain savoir appliqué à laction, quon lappelle
art ou technique.
Une chose qui déconcerte la pensée moderne cest
que le point de départ de toute réflexion éthique,
chez Platon comme après lui chez Aristote, cest toujours la
considération du savoir-faire artisanal. Cest aussi ce qui
choque les interlocuteurs de Socrate. Les " meilleurs " (aristoi)
ont les yeux fixés sur laretè de lhomme
détat : Périclès ou Thémistocle. Ils refusent
de voir dans louvrier le modèle de laction. " Par
tous les dieux, Socrate, ce ne |