dont ils ont si bien vu l’importance décisive en toute action. Ce qui fait l’excellence d’un médecin ou d’un politique, savoir agir au bon moment, est aussi ce qui rendra possible le crime parfait. On est donc obligé de reconnaître au grand criminel cette première vertu, la plus haute, qu’on l’appelle sophia ou phronèsis : l’excellence de la pensée, principe et moteur de toute action, celle que Socrate nous invite à admirer d’abord dans l’homme de métier. N’est-il pas frappant de voir que cette excellence est celle-là même qui brille dans l’art royal, celui du politique ?
La seconde vertu cardinale, le courage, est celle que personne ne refusera au grand criminel. Elle procède de la pensée, elle est la force même de la pensée, tendue vers l’action comme toute vertu selon Platon, elle est un savoir. Et un savoir-faire, une tekhnè. Celui qui est " fort ", au sens à la fois platonicien et nietzschéen, " sait " ce qui est redoutable et ce qui ne l’est pas. Et c’est parce qu’il le sait qu’il n’est pas le jouet de la peur. Ni de la douleur ni du plaisir. Aussi est-il nécessairement tempérant (sôphrôn). Il paraîtra étrange d’attribuer au criminel la vertu de tempérance (sôphrosunè). Elle lui est pourtant nécessaire s’il veut aller jusqu’au bout de ses desseins. Le criminel n’agit pas par impulsion. Il n’est pas le jouet de ses passions. Il sait les dominer. Il en est le maître. Platon définit la tempérance comme un concert, une harmonie, l’accord de la pensée et des sens, la soumission des sens à la pensée : soumission de la " partie brutale qui est en chaque homme ", comme le dit Joubert, à la partie rationnelle. Comme les autres vertus, la tempérance est une tekhnè, elle est " l’art " de commander, et l’art d’obéir, leur unité en un même sujet.
Ce qui est frappant dans les analyses du Livre IV, c’est que, de tout ce qui est dit des vertus, il n’est rien qu’on ne puisse dire tout aussi bien du meilleur ou du pire des hommes. On n’aperçoit pas ce qui pourrait distinguer le tyran du philosophe-roi. Et Platon semble tenir exactement le même langage que Calliclès et Thrasymaque. Il ne leur oppose rien. Il ne
répond pas à la demande pressante de ses frères l’adjurant de démontrer, par des raisons qui ne soient pas des opinions tirées des faits (la réussite ou l’échec, le blâme ou l’éloge), que la justice est " en soi " chose précieuse (timion) et même la plus précieuse de toutes (timiôtaton). À la fin du Livre IV et jusqu’au milieu du Livre V, la " philosophie " n’a pas encore pris la parole. Platon jusque-là parle " en grec ", dans une perspective qui est celle d’Homère ou de Pindare. Quand la philosophie paraîtra enfin, ce sera pour détourner l’âme de ce monde et la tourner vers l’Idée, vers cela seul qui est " en soi ".
Mais, en restant sur le plan des vertus " cardinales ", ne peut-on pas apercevoir la valeur de la justice et sa supériorité sur l’injustice ? Platon a montré ce qu’était la sagesse, le courage et la tempérance. Mais la justice, il ne l’a pas encore trouvée. " Il est évident qu’elle est quelque part ici " avec les trois autres vertus. Mais nous ne la voyons pas. " Nous sommes tout à fait ridicules, comme les gens qui cherchent parfois ce qu’ils ont dans les mains… En fait depuis longtemps nous nous entretenons de la justice sans nous apercevoir que c’est d’elle que nous parlons. " Platon rappelle alors ce qu’il n’a cessé de dire dans tous les dialogues dits " socratiques " et encore au Livre I de la République, à savoir que chacun doit faire dans la cité, ce qu’il est naturellement capable de faire, ce en quoi il peut exceller. Car chacun, chaque type d’homme, chaque " classe ", n’excelle qu’en une seule chose qui est sa tâche propre. Ce qui est juste c’est que chacun fasse sa tâche, sans se mêler de celle des autres. Empiéter sur le domaine des autres, sortir de ses attributions, c’est ce qui causerait à la cité le plus grand dommage. Et dans l’âme individuelle tout ce qui détruit le concert, l’harmonie intérieure, est injustice. C’est ce qui arrive quand la multitude turbulente des passions prend le pouvoir dans une âme, ou quand l’ardeur, l’impatience d’agir naturellement agressive que Platon appelle thumos, cesse d’être l’alliée de la raison et veut dominer à sa place. Mais Platon ne répond pas

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