à ses frères en définissant la justice comme l’accord et l’injustice comme le désaccord des trois parties de l’âme, puisque l’âme la plus injuste peut être parfaitement d’accord avec elle-même, comme le dira Plotin. Vouloir avec l’âme tout entière (sun nolè tè psukhè), toutes ses puissances dirigées vers une même fin, ce peut-être pour le meilleur ou pour le pire. Et si on prend la justice, non au sens spécifiquement platonicien mais au sens général de respect d’une loi, de soumission à une règle commune, là encore – et c’est Platon lui-même qui l’affirme – même les plus injustes des hommes ne pourront se passer de la justice, s’ils veulent aller jusqu’au bout d’une entreprise criminelle. " Crois-tu qu’un État, une armée, une troupe de brigands, de voleurs ou toute autre bande de malfaiteurs associés pour quelque mauvais coup, pourraient tant soit peu réussir s’ils violaient à l’égard les uns des autres les règles de la justice ? "
Le " milieu " que décrit l’auteur du Rififi chez les hommes illustre parfaitement ce que dit ici Platon. Dans ce monde il y a une loi. Les truands mettent leur " honneur " dans le respect d’un code. " On dure au moins en le respectant… Et on se fait respecter. " Ils peuvent dire fièrement : " Nous on est régules. " On n’agit pas " comme les bourgeois " qui ne se privent pas de coucher avec la femme de leur meilleur ami. " Nous les voyous, on ne mange pas de ce pain là. " On remet à chacun sa part. Le " petit César ", venu de Milan, par qui les choses ont mal tourné, a droit, lui aussi, à sa part. Il est mort mais il a de vieux parents ; Tony qui mène tout ira lui-même en Italie du Nord à la recherche des " vieux de César ". Ils auront ce qui leur est dû. Et, comme dans la cité platonicienne, chacun reste à sa place. Chacun fait ce qu’il sait faire. À chacun sa tâche. Les femmes le savent. " Elles ne demandent jamais rien, ne sont jamais au parfum des affaires de leur homme et s’il leur arrive de les connaître, c’est par la force des choses. Mais quand leur jules se fait prendre ou se met en cavale, alors là, oui, c’est à elles de jouer… Elles sont prêtes à tout pour soustraire leur mâle à la justice.
Elles ne sont pas toutes aussi régules, malheureusement ". Qu’un seul – homme ou femme – manque à ce qu’on peut appeler son " devoir " et l’entreprise, la plus habilement mise au point, échoue.
Ce monde n’est plus. L’auteur note bien qu’à la date où le livre qui en est la si vivante peinture a été écrit, en 1953, les relations entre les truands n’étaient déjà plus ce qu’elles étaient avant la guerre. Et en 1992, date à laquelle il révise son livre, elles ne sont plus du tout ce qu’elles étaient encore au lendemain de la guerre. Ce qui s’efface peu à peu, ce qui bientôt ne sera plus qu’un " mythe ", c’est l’" honneur " d’un truand, c’est le respect du code. Ce qui distinguait un " bon voyou " d’un autre. " Un homme est moche ou non ", disait-on alors. Et cela seul comptait. On pouvait non seulement établir une complicité mais fonder une amitié. Dikè et Aidôs, la justice et l’honneur, ce sont, dans le mythe du Protagoras, les deux présents que Zeus accorde aux hommes pour qu’ils cessent de s’entredétruire et passent de l’état de nature à l’état politique, à l’" état de droit ". La décadence du " milieu " c’est leur disparition progressive, c’est la " pente de tout gouvernement à dégénérer ". On pourrait écrire une histoire " platonicienne " de la décadence du milieu du crime. S’il subsiste, dans l’âme d’un truand, un sens de l’honneur, c’est un faible reflet, une participation lointaine à ce que Platon appelle l’Idée du Juste, à ce que nous appelons le droit. C’est le même mot, l’adjectif neutre substantivé : to dikaion. Si le mot a un sens pour nous, nous sommes platoniciens.

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