Elle ramasse son fusil, essuie soigneusement la crosse avec un pan de la chemise du camé, toujours envapé, et même un peu plus – il ne ronfle plus – et la lui met entre les mains.
— Aidez-moi.
Nous tirons les deux cadavres pour les disposer face au camé. Difficile pour le gros mastoc. Au dernier moment, je pense à refermer sa braguette. Pas commode, mais il faut soigner les détails. Le petit nous donne moins de mal. Philomena vérifie la mise en scène, utilise sa perruque pour effacer les traces laissées par les deux corps dans la poussière de la cour.
— Très bien, je remonte chez les Bienheureux.
Elle sourit devant mon air effaré.
— Évidemment, vous ne m’avez pas vue. On ne s’est pas rencontrées. Vous n’êtes jamais venue ici. Moi non plus. (Elle me fixe, yeux froids comme la mort). Continuez votre travail, faites votre article sur le Maréchal et ses zigotos. Pour l’instant, votre couverture tient. Mais barrez-vous au plus vite. Je ne suis pas préposée au sauvetage systématique d’un agent français.
Je dois toujours avoir l’air aussi conne, genre merlan frit.
— Cette affaire vous dépasse. Elle dépasse vos services, vos ministres, votre pays.
— Vous n’allez pas me laisser comme ça. J’ai droit à un minimum d’explications.
— Il y a des choses inexplicables. Sachez simplement que je combats du bon côté.
Sourire à nouveau. Son visage se transforme, s’emplit d’une grande douceur. Elle passe sa main autour de mon cou, ses doigts s’égarent un peu dans mes cheveux trempés de sueur.
— Rentrez chez vous le plus vite possible. Le climat de Lagrasse peut devenir malsain. Je dois y aller.
Elle se penche, pose ses lèvres sur ma joue et frôle – c’est fugitif, rapide, presque imperceptible – mes lèvres desséchées par le soleil.

Elle se retourne et elle disparaît du côté de la rivière. Elle a dû repérer ma voiture, se garer à côté et monter voir ce que j’étais en train de fabriquer, sans faire de bruit. C’était une bonne idée. J’essaie de reprendre la conversation avec le camé. Et ça, ce n’est pas une bonne idée. Parce qu’il est franchement mort.

Direction l’hôtel. Faire le point en roulant. Primo, je suis vivante ; c’est déjà pas si mal. Deuzio, je me suis faite avoir comme une bleue : par les affreux braguette ouverte, par Philomena qui me mène en bateau. D’où, tertio, je n’y comprends rien du tout.
Quel est le rôle de Philo ? – Tiens, je l’appelle Philo. C’est venu spontané. Début de familiarité ? Je m’essuie rapidement la bouche (effacer le semblant de baiser qu’elle y a déposé. Pourquoi suis-je troublée ? Ah, Luc, mon salopard, pourquoi es-tu si loin ?) – Philo, que je trouve deux fois en travers de ma route et qui deux fois me tire du pétrin ? Pourquoi a-t-elle descendu les deux gardes-chiourmes du Maréchal après avoir peut-être flingué pas moins de sept agents ? Est-elle vraiment infiltrée dans la secte ? Veut-elle donner le change ? Pour qui travaille-t-elle ? " Je combats du bon côté ". Où est le bon côté, à l’Est, à l’Ouest, au Sud ? Où sont les bons, les méchants ?
Des questions par milliers. Je m’arrête à la Poste. Passer un coup de fil à la Piscine, loin de cette fouineuse de Caroline – va savoir si elle ne m’a pas mise sur écoute –. Informer le patron, sur sa ligne personnelle, en savoir plus sur Philo.
Et là, surprise !
— Pataquès, dit le patron. Ordre venu d’en haut. Veulent arrêter les frais. Négociations complexes. Priorité aux diplomates. Enquête de routine confiée à la gendarmerie. On ne veut plus de nous. Service désavoué. [Soupirs. Je crois l’entendre pleurer].
J’en reste sur le cul. Et me mets à gueuler :
— Vous pouvez pas faire ça ! Cinq agents algériens, deux de chez nous !

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