Il y a une traduction de Bienstock dans les années 1900 qui me
paraît illisible, mais cest à moi quelle paraît
illisible, et il y a beaucoup de gens qui lont lue. La traduction
de La Douce par Boris de Schloezer, que publient les éditions
Ombres, date de 1929 ; elle se lit très bien et ne me paraît
pas démodée, mais il me semble que cest une traduction
qui escamote plus ou moins les difficultés du texte, parce quà
cette époque on avait plutôt des certitudes que des questions.
La personne qui lira les traductions de Boris de Schloezer et la mienne
se dira : ce nest pas pareil. Pourquoi ? Cest que Dostoïevski
est un auteur complexe et jessaie de montrer cette complexité.
Ce qui ne veut pas dire que les autres, ceux qui sont venus avant moi, ont
tort. Pierre Pascal, par exemple, dans sa traduction de LIdiot
a, le premier, posé le problème de lincohérence
du style, mais il na pas pris en compte suffisamment, selon moi, le
caractère oral de luvre.
Si en russe on a un paysan et quen français on a limpression
que cest un marquis, cest grave. Mais un paysan russe et un
paysan français ne parlent pas de la même manière. Il
faut considérer quen général il ny a pas
déquivalence possible. Il faut le dire : le traducteur est
toujours un imposteur, qui se met à la place de lauteur. Il
écrit les mots de lauteur. Bien entendu, il se met au service
de lauteur. Mais est-ce que ce nest pas lauteur qui se
met à son service ? Moi, je suis au service de lidée
que jai de lauteur.
Pourquoi dites-vous que LIdiot nest
pas un roman ?
À cause des digressions, des invraisemblances. Chacun des quatre
livres est centré sur quatre ou cinq lieux, avec accumulation de
personnages secondaires jusquà lexplosion. Cest
une structure dramaturgique.
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Dans LIdiot, on est tout le temps dans lindéfini
entre le rêve et la réalité. Les personnages ne sont
pas seulement de chair et dos. Quand je dis que cest du théâtre,
cest parce quon y trouve une conception de luvre
tout à fait particulière, qui est loin du roman russe psychologique.
La structure de LIdiot, cest lépilepsie.
Cest décrit comme une longue période dincubation
; tout à coup, une illumination, ce que jappelle un "
climax ", et la chute, la crise. Cest comme ça que Dieu
apparaît aux hommes, cest trop fort pour que ce soit supportable.
Nastasia Fillipovna aime trop le prince Muichkine ; Rogojine laime
tant quil va la tuer, mais Muichkine est un vrai monstre : il est
trop bon, il est insupportable, cest lui qui provoque toutes les catastrophes,
pas Rogojine.
Tant que le prince nétait pas là, finalement ça
se passait bien ; mais le prince apparaît, il ne dit rien, il est.
Son existence rend la vie impossible à tout le monde. Cest-à-dire
que lexistence de Dieu est incompatible avec lexistence du monde.
Cest insupportable. Cest ce quexprime le prince quand
il dit quil a peur du regard de Nastasia Fillipovna ; il a peur et
cest pour ça quil va vers elle, et quil se tue.
On considère que lIdiot cest le Christ, mais ce nest
pas si simple. Tout le roman tourne autour de la question de savoir comment
on essaie de vivre avec la présence de Dieu et quon ne peut
pas.
Quel était votre projet quand vous avez
commencé en 1991, en annonçant que vous achèveriez
en lan 2000 ?
Ce que je voulais, cétait traduire toutes les uvres
de fiction : pas la correspondance, pas le journal de lécrivain.
Je voulais essayer de montrer au fur et à mesure, par la juxtaposition
de plusieurs uvres, les problèmes stylistiques quune
seule uvre ne permet pas de résoudre.
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