De créer en quelque sorte un certain contexte de la littérature
russe telle que je la comprends. Jai traduit Gogol, Lermontov, Pouchkine,
Tchekhov. Cest-à-dire que jai essayé de créer
petit à petit une sorte dimage de la littérature russe
du dix-neuvième, en traduction. Du romantisme russe tel que je le
voyais.
Traduire Dostoïevski, quel problème
cela posait-il ?
Traduire LIdiot posait essentiellement un problème physique.
Il faut respecter lénergie, la vitesse, les mots importants.
Cest un texte qui doit être dit, qui taraude, qui épuise.
Le reste, cest une question de technique. Ce qui est le plus important,
cest quil ne faut jamais faire de concession à la logique.
Si vous prenez Rogojine, il ny a aucun Russe qui parle comme ça.
Il faut garder lordre des arguments, respecter les ellipses, ne pas
mettre de conjonction où il ny en a pas, ne jamais expliquer.
Quand il y a une obscurité, laisser lobscurité. Traduire
cest faire confiance à lauteur. Ensuite, cest lintonation
parlée qui est multiple : il ny a pas une langue parlée
dans LIdiot, a y en a bien cinq ou six. Chaque personnage a sa propre
langue. Il faut respecter les différences. Rogojine ne parle pas
comme Muichkine ou comme Lebedev. Cest évident mais il faut
le faire. Dans le style de lauteur.
Mais est-ce que, en faisant confiance à
lauteur, vous nallez pas au-delà de ce quil a écrit,
ce quon appelle surtraduire ?
Cest très possible. Un jour, Antoine Vitez ma écrit
une lettre formidable sur ma traduction du Revizor. Il me disait
: " Vous traduisez comme on traduit un poème. " Il était
contre, il trouvait que jexagérais. Il ma dit : "
Vous traduisez par effet de masses. Ce que vous ne pouvez pas rendre à
un moment, vous le rendez à un autre où il nest pas
en russe. " Cela ma ouvert les yeux. Je traduis comme ça,
par effet de masses. Cest-à-dire que, quand il y a un effet
que je ne peux pas rendre en français, je suis obligé de jongler.
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Par exemple, quand Lebedev parle et quil emploie le " s "
de politesse, qui nexiste pas mais qui est essentiel, des fois je
mets " Monsieur ", ou " nest-ce pas ? ", ou
je tords la phrase. Dautre part, la phrase française a ses
propres lois. Ce serait absurde que je calque la syntaxe du russe. Par conséquent,
cest toujours une équivalence que jessaie de donner.
Cest moi qui ai lidée que telle chose en russe pourrait
correspondre à telle chose en français. Cest une opinion
personnelle.
Quand on dit que Dostoïevski écrit mal, ce qui est un lieu
commun pour les Russes, on a tort. Il ne se pose pas la question décrire
bien ou mal. La grande différence entre la littérature russe
et la littérature française, cest quil existe
ici une norme du bien écrire. |