Bientôt le vieux sarrêta et cessa dagiter son
bâton, nous immobiles à écouter lhomme respirer,
tout près, à portée de la main.
Respirait, ronflait presque, sans doute assoupi.
Celui derrière moi sagita, puis nous fit nous baisser,
nous tenir accroupis, être au niveau du sol, tâtonna du bout
des doigts, se déplaçant un peu, au bout de mon épaule.
Riait toujours, sans faire beaucoup de bruit.
Puis sarrêta et tout de suite sa main gauche vint me pousser
les côtes et me passer la pierre.
Je la pris, avec précaution, je la laissai un bon moment dans
ma paume, la faisant tourner et retourner, en devinant les contours, les
aspérités, petites surfaces lisses et froides, un côté
rond, lautre saillant.
Un silex, un lourd silex.
Je le passai au vieux. On se redressa.
Avança dun pas puis cria, sa voix nous faisant sursauter
:
Bonne pluie, hein ?
Et lhomme renchérissait, sa voix assourdie, nous tournant
le dos, et déjà le vieux se lançait en avant, nous,
derrière, ne faisant quun, bien en ligne.
Soc ! faisait la pierre, et le vieux trébucha, emmenant
celui-là dans sa chute. Tombâmes tous vers le sol, sans jamais
nous lâcher lépaule, une fois à terre, le vieux
continua à cogner, cogna dans le vide, cogna dans la boue, cogna
sur de los, la tête ou bien les doigts et cela craqua fort,
il nous fallait nous redresser, mains poisseuses, cur battant. Devait
être mort lhomme assis, plus un bruit, plus un souffle. Reprendre
pied et filer vite. Sortir comme on pouvait. Les chiens, à présent,
tous en chur aboyaient derrière nous, devaient courir le long
de la grange, se rapprocher.
Dehors, tout de suite, la pluie nous inonda, colla les cheveux, colla
les chemises.
On avançait en trébuchant, faisant jaillir leau
dans les flaques, glissant dans la boue, la terre ou lherbe, sans
plus trop savoir. |
Le vieux tapait devant, semblait lui aussi se souvenir de ce chemin
pris à linverse ce matin, Grégoire lui donnant la main,
marchait vite, trottait presque pour, parfois, sarrêter sec,
donnant à gauche du bâton, cherchant ce sentier grimpant parmi
les vignes.
Sans un cri, sans une plainte. Maudits oiseaux, maudits oiseaux.
Trois aveugles, sous un arbre, grelottant, gémissant, trempés
par lorage.
Trois aveugles, de vieux tricots sur le dos, dégoulinants de
pluie et dufs écrasés.
Trois aveugles qui se poussent, le plus vieux devant eux, le bâton
à la main, tapant devant lui au rythme de la marche.
Appelant, Grégoire, Grégoire, visages tournés vers
le ciel.
Le temps qui passe, lodeur de la terre humide et la chaleur du
soleil qui revient. Les bruits de pas, flac, flac, dans la boue.
Où étiez-vous ? où étiez-vous,
je vous ai cherchés dans tout le village.
Viens te serrer contre nous, viens donc, te voilà, te
voila enfin. Laisse-moi toucher ta figure, tes joues ta bouche, ton nez
et tes yeux.
Quavez-vous fait, où étiez-vous, je suis
allé à droite à gauche pour vous trouver, personne
ne voulait rien me dire, à part ces chiens, tous ces chiens en furie.
Allons, reprends ma main, allons avançons, allons plus
loin, marchons, marchons vite.
Amis, je nétais pas loin. Vous ai-je abandonnés,
vous ai-je déçus ? Dites-le-moi, je suis Grégoire,
et je vais sur les routes, Badier Grégoire, je viens de là-bas,
bien après lArmance, cest là que je suis né,
cest là que je vous ai trouvés.
Nous allions dun bon pas, nous avions retrouvé Grégoire.
Nous suivions une route goudronnée et lorage séloignait.
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