Et quand tu me demandes si un reportage filmé dans une maison d’étude, ça peut avoir un sens, je te réponds également non : ce n’est pas là que ça se passe, il faut donc changer d’instruments, il faut changer de posture du corps. À moins que, encore une fois, cela se pose dans cette conjoncture où il s’agit de susciter un petit modifié d’image – parce que ça c’est utile. Nous n’avons pas de doctrine du cinéma ou de l’image. Par exemple, avec
Jean-Claude Milner, nous discutions tout à l’heure de la soirée d’hier (le colloque de philosophie). C’était quand même quelque peu impressionnant de constater une si totale non-participation du public à notre colloque d’hier soir ; je disais en riant que pour des anciens partisans de la démocratie directe, ça fait un peu plaisant. Et Jean-Claude m’a répondu à très juste titre que nous y sommes forcés, à cette nécessité de non-participation : face à Canal + ou encore devant les cafés de philosophie, où ça ne cesse de bavarder, comment faire pour que la gravité de ce qui peut se dire s’entende ? La réponse, je crois qu’elle est juste, qu’elle est adaptée pour hier soir. La réponse, c’est justement de faire écran, qu’il n’y ait pas de participation du public, vulgairement : qu’il la ferme pour que ça s’ouvre. Aujourd’hui, dans le contexte où l’on se trouve, littéralement décimé par la puissance de l’image, il faut tout faire pour protéger autant que possible un peu de ce qui se joue dans la parole, de ce qui se joue dans sa gravité.
— Et tu penses que la parole a quand même une chance ?
— Cette année, j’ai fait un cours à Paris7 sur l’initiation à l’art philosophique et le dialogue de Platon et Alcibiade. Il a été intégralement filmé. ça ne me gênait pas fondamentalement, dans la mesure où je me sentais capable de maintenir mon rapport de gravité à ce que je disais. Si ça pouvait être utile d’utiliser la distance qu’apporte la technicité de l’image de cinéma ou de la vidéo, alors pourquoi pas ? Je n’avais plus d’objection. Encore une fois, c’est toujours cette idée qu’il n’y pas de principe en la matière ; la seule question à se poser, c’est :
est-ce que, oui ou non, les épousailles entre la force vitale d’une parole et son inscription, ça peut être protégé ? Si c’est oui, tant mieux, ça peut avoir des effets utiles.
Pour revenir à mon cours de Jussieu, par la suite, le fait de filmer a gêné les étudiants, et j’ai donc failli arrêter, puis, finalement, une espèce d’équilibre s’est produit. ça fait 30 heures, j’attends la chaîne qui acceptera cela…
— Tu parles beaucoup de rapport, de présence, de durée aussi, qui permettent de restituer quelque chose de la gravité, de ce que tu appelles gravité, par opposition à la légèreté qu’impose – que semble imposer – systématiquement la télévision. Demandons-nous alors de quelle garantie il faudrait que l’on ficelle nos images pour arriver à capter quelque chose de cette gravité dont tu parles. Tu dis 30 heures, est-ce que par exemple le fait qu’il y ait 30 heures ça te semble un minimum ?
— Non, j’étais prêt à réduire ces 30 heures en 7. Après tout, j’ai déjà fait ça par écrit, or c’est aussi une forme d’écriture que le montage que j’aurais pu faire, si ça pouvait aider que ce soit 7 heures et pas 30. Ce n’est pas la religion du 30 qui fait que ça se passe comme ça s’est passé, c’est pas de ça qu’il s’agit. Il faut que la durée propre, la respiration propre qui a été en jeu dans cette parole soit restituée. Si elle peut être restituée par des techniques, après tout, ça procède d’une autre forme d’écriture de moralisation, ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, mais fondamentalement il faut qu’ait été réservée, sauvée cette durée-là, cette durée vraie de la parole, même si une technique a pu s’en emparer, si la durée est là, c’est bon. Et il y a d’autres précautions à prendre, je suppose que s’il fallait filmer à l’intérieur d’une maison d’étude, le cadrage serait capital, je me souviens d’un premier entretien que j’avais fait au tout début de mon tournement vers les textes de la tradition, et là, c’était la télévision, au sens le plus massif, le plus accablant du terme, avec tous les risques afférents ; je crois même que c’était une équipe des

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