petits formats


L’accro des orgues.


A l’occasion du cycle de présentation organisé
chaque soir à l’église Saint-Michel par
Les amis de l’orgue de Lagrasse, nous avons demandé aux écrivains de passage au Banquet une improvisation libre sur l’instrument.

Œil noir et profond, teint cuivré, Charles Cros a la tête d’un Tzigane dans l’embarras. Alphonse Allais qui a laissé nombre de textes sur son ami, au temps des Hydropathes et des Hirsutes, du Cabaret du Chat Noir, le décrit comme " un être miraculeusement doué à tous points de vue, poète étrangement personnel et charmeur, savant vrai, fantaisiste déconcertant, de plus ami sûr et bon ". Dans On n’est pas des bœufs, Allais rapporte nombre de mystifications qu’ils menèrent de concert comme, par exemple, celle de la " démussification de l’or ". Il évoque également cet attentat musical que Charles Cros commit à Lagrasse, au cours de l’été 1866. Entré à l’aube dans l’église Saint-Michel, il habilla les extrémités des tuyaux de l’orgue de baudruches qui éclatèrent sous les doigts innocents de l’abbé musicien, lors des fulgurances d’un prélude. Charles Cros participa à la Commune de Paris, comme brancardier, et inventa le Paléophone en 1877, quelques jours avant qu’Edison ne dépose un brevet de phonographe similaire. Comme Cros travaillait alors à l’école des Sourds-Muets, Allais prétendit que son invention était motivée par un sens aigu de l’humanitaire : le Paléophone devant contenir le nombre exact de phrases dont un sourd-muet avait besoin dans sa journée ! En fait, il semble bien que la principale motivation du savant était l’amour qu’il portait à la musique, et la création de l’Académie Charles Cros, qui récompense chaque année musiciens et chanteurs le souligne amplement. Les allusions à la musique sont innombrables dans son œuvre poétique, mais il n’évoque les orgues de Lagrasse qu’une seule fois, dans ce sonnet, dédié à une mystérieuse " Madame N. " :

 

 

Je voudrais, en groupant des souverains divers,
Imiter le concert de vos grâces mystiques.
J’y vois, par un soir où valsent les moustiques,
La libellule bleue effleurant les joncs verts ;

J’y vois la brune amie à qui rêvait en vers
Celui qui fit le doux cantique des cantiques ;
J’y vois ces yeux qui, dans des tableaux encaustiques,
Sont, depuis Cléopâtre, encore grands ouverts.

Mais, l’opulent contour de l’épaule ivoirine,
La courbe des trésors jumeaux de la poitrine ;
Font contraste à ce frêle aspect aérien ;

Alors qu’à Lagrasse vibrent toujours les orgues,
Devant nos anciens au regard plein de morgue ;
Auprès de Vous, cantique ou tableau ne sont rien.

Charles Cros meurt le 9 août 1888. Son dernier article publié s’intitule " Des erreurs dans les mesures des détails figurés sur la planète Mars ". Une sonde américaine s’attache actuellement à lui rendre justice.

> Didier Daeninckx.

Chaque soir à 19 heures, visite commentée de l’exposition sur la restauration de l’orgue de Lagrasse, visite de l’instrument par Jean-Hugues Guillot.

Retour au Sommaire