Ce lent cheminement vers la chapelle est suivi essentiellement par
des adultes, dans le silence et le recueillement. La place et le rôle
des jeunes est plus ambigu. Ils semblent, aux yeux du participant étranger
au village, emprunter des chemins de traverse, et, surtout, leur comportement
est lobjet de commentaires divers. On salue leur constance dans la
participation à un rituel qui pourrait sembler dun autre âge
le village originel est aujourdhui flanqué dun
port de plaisance et dune station balnéaire mais, dans
le même temps, on critique leur désordre et leur excessive
consommation dalcool, qui contraste avec lordonnancement immuable
de la procession " officielle ". Pour comprendre cet apparent
paradoxe, il fallait se mêler au groupe des jeunes pèlerins.
Curieuse des pratiques culturelles les plus diverses autour de la vigne
et du vin, Christiane Amiel les a suivis plusieurs fois dans leur montée
aux Auzils. Son observation minutieuse nous permet de comprendre le sens
de leurs comportements.
Contrairement à quelques-uns de leurs censeurs qui pensent abruptement
quils profitent du pèlerinage " pour se saouler ",
les jeunes de Gruissan accomplissent eux aussi un parcours rituel rigoureusement
organisé. Plus que cela : contrairement à leurs aînés
qui ont abandonné peu à peu le départ de lancienne
route pour emprunter une nouvelle voie goudronnée les conduisant
directement au pied du promontoire où se trouve le sanctuaire, les
plus jeunes suivent intégralement et précisément lancien
chemin, celui que les générations précédentes
ont foulées de leurs pas. Sans ministre du culte et sans aucun apparat,
ils y accomplissent leurs propre rituel. Ils " boivent un coup "
devant chaque croix commémorative, devant chaque " tombe "
rencontrée le long du chemin :
" À chaque cénotaphe Christiane Amiel
évoque ici le pèlerinage du lundi de Pâques 1987
un garçon, le meneur du groupe, savance, élève
sa bouteille ou bonbonne, boit une gorgée, répand un peu de
liquide au pied de la stèle, puis appelle tour à tour ses
compagnons qui, lun après lautre, viennent boire face
à linscription qui porte les nom, âge, date et lieu de
décès |
des anciens navigateurs et se termine toujours par cette requête
: Priez Pour Lui. Toutes les croix sont ainsi " arrosées "
Lorsquils rejoignent la route, partie de litinéraire
commune aux deux groupes, les jeunes sempressent daller ramasser
dans la garrigue et les bois environnants, des pierres quils jettent
au milieu de la chaussée, sessayant même à faire
rouler des rochers, utilisant tout ce qui leur tombe sous la main pour encombrer
le passage. Ils sétalent aussi en largeur, obligeant les automobilistes
à ralentir et parfois à sarrêter. Un des jeunes
sétend par terre devant la voiture : " Il est mort, buvez
un coup en son honneur ! Le conducteur, à qui lon tend une
bouteille, se soumet volontiers à la coutume ; le " mort "
se relève, le groupe sécarte et tout le monde redémarre
La troupe turbulente incarne celle, vindicative, des morts qui en appellent
aux vivants pour quils satisfassent aux usages qui leur permettront
de trouver le repos. En même temps, elle donne sens aux libations
faite en lhonneur des morts. Cheminant en cohorte, trinquant de cénotaphe
en cénotaphe, le groupe juvénile apparaît alors porteur
de doubles attributs, chargés à la fois de manifester les
revendications des morts et daccomplir le rituel dapaisement.
"
Sur la route des Auzils, les jeunes prennent au pied de la lettre le
langage commun de livresse. Ils mettent en scène la désignation
du fait de boire immodérément par les expressions "
tomber raide " ou " ivre mort ". Ils boivent peu, en réalité,
au cours de leur pèlerinage, mais ils se font un devoir de mimer
livresse, de la représenter. Dès laube, ils brandissent
des bouteilles, " font les morts " en faisant semblant de les
avoir vidées. Loin dinsulter ainsi les défunts par une
pratique sacrilège, ils sinsèrent, au contraire, dans
la tradition des repas funéraires où lexcès de
boisson tenait, et tient encore en certaines régions, une place obligée.
Refuser de boire du " tonneau denterrement " ou des "
bouteilles de bon vin " mises de côté, souvent par le
mort lui-même, en prévision du dernier repas, ce serait refuser
de souder autour du défunt la communauté des vivants qui doit
lui rendre hommage. |