Béatrix seule et Montferrat chanta,
et le vieux Pierre dAuvergne, et Giraut ;
Folquet, qui préféra Marseille à Gênes,
et sur la fin prit lhabit, choisissant
de conquérir bien meilleure patrie ;
Jauffré Rudel, qui courut à la mort
par voile et rame, et le fameux Guillaume
à qui chanter coûta sa vie en fleur ;
Bernard, Hugon, Aymeric et Gaucelm ;
tant dautres vis-je encore, à qui leur langue
servit toujours et de glaive et décu (1).
Ils sont presque tous là, choisis selon le goût le plus
sûr, armés des prestiges de la parole chantante et guerroyant
en poésie pour le renom de leur Dame, tous reconnus dans le cortège
des captifs dAmour par Pétrarque qui, en Provence, avait lu
leurs manuscrits : le sublime Arnaut Daniel dont luvre savante
inspire encore les poètes daujourdhui ; Bernart de Ventadour
dont le moindre vers porte la marque du génie ; Peire Vidal, Peire
Rogier de Clermont-Ferrand qui célébra la belle Esmengarde
de Narbonne ; Arnaut de Mareuil ; Raimbaut dOrange à qui la
comtesse de Die daigna répondre par des chansons damour, et
Raimbaut de Vaqueiras, qui chanta Béatrix de Montferrat ; Pierre
dAuvergne, que Pétrarque dit vieux parce quil est le
plus ancien des troubadours auvergnats ; Giraut de Borneuil, le plus grand
troubadour limousin de son temps, par qui survit une belle inconnue du nom
dAlamande... Les plus merveilleuses légendes courent à
leur sujet, pour qui prend la peine de faire linventaire de ce trésor
: Jauffré Rudel, prince de Blaie, le chantre merveilleux de "
lamour de loin ", séprit sans lavoir jamais
vue de Mélisande, comtesse de Tripoli, et, sétant embarqué
pour la Syrie afin de la rejoindre, mourut dans ses bras, dit-on, épuisé
par le voyage. |
Les contes les plus terribles aussi sattachent à eux, empreints
de ce goût médiéval pour les atrocités qui parcourt
la Légende dorée et qui prend, chez Boccace, les couleurs
terrifiantes dun âge nouveau : la mort de Guillaume de Cabestanh
inspire ainsi le neuvième conte de la quatrième journée
du Décaméron ; sil mourut davoir trop bien
chanté, cest que son ami Guillaume de Roussillon, jaloux des
poèmes quil avait écrit pour célébrer
sa femme, le tua et servit son cur en pâté à cette
dernière, puis lui révéla la provenance du mets quelle
venait de déguster ; la malheureuse, épouvantée, se
défenestra.
Toutes ces légendes, souvent suggérées par luvre
des poètes quelles concernent, prouvent la forte impression
quils firent sur leur époque et, de ce fait, sont autant dimages
par lesquelles le profane lui-même peut avoir quelque illusion de
saisir leur visage, de deviner le monde disparu où ils évoluèrent.
Mais de Raimon de Miraval, né vers 1165, mort en Catalogne à
Lérida vers 1229, petit seigneur de la Montagne Noire qui fut aimé
à la cour du comte Raimon VI de Toulouse et à celle du roi
Pierre dAragon, et qui dut enchanter tant dautres cours disparues
de moindre prestige, les anthologies disponibles et les dictionnaires ne
disent presque rien, sinon quil fut un héraut parmi cent autres
dune langue admirable qui illumina lEurope et fut comprise et
appréciée de Malte jusquà Londres. Il fut, comme
tant de ses semblables, un illustrateur de ce bien-dire courtois qui changea
le cur de lhomme occidental et sut charger de sens et dexcellence,
au temps où lamour nétait pas un sentiment mais
la quête même, réservée à de rares élus,
du sens de la vie humaine, quelques mots qui ne survivent quaffaiblis
dans nos langues. Mais sa figure, sa personne, nous échappent et
semblent à peine matière à rêve sauf peut-être
à faire le voyage que je nai pas encore eu le loisir daccomplir
pour contempler, |