Soyons clairs : il ne fut pas question, lors de cette rencontre, du
crime et de linnocence chez Dostoïevski, thème annoncé,
mais de la langue dostoïevskienne et, plus encore, de sa traduction
française. Un sujet dautant plus sensible que depuis des générations,
il est de bon ton dadmirer Dostoïevski pour ses idées
et non son écriture, voire destimer - à linstar,
dit-on, de la moitié des Russes - que cet auteur " écrit
mal ". Pour ceux qui connaissent le travail dAndré Marcowicz,
rien, durant cette heure extrêmement vivante, qui donna le sentiment
de pénétrer dans latelier du traducteur, au plus près
du texte, naura été vraiment nouveau : on a retrouvé
le don qua Marcowicz de rendre concret le corps à corps entre
texte et traducteur pour un public peu familier de cette expérience, |
et qui pourtant peut vibrer à lévocation de ce travail,
tant il est celui dun lecteur étonnamment précis et
passionné en qui beaucoup dautres, qui ne traduisent pas, peuvent
se reconnaître.Marcowicz est fils de la littéralité,
il appartient à cette lignée de traducteurs qui refusent avec
fermeté lacclimatation du texte dans la langue daccueil
et le culte du " bien écrire " (les " belles infidèles
" de Valery Larbaud).
Sa pratique est celle de létrangeté, de l"
épreuve de létranger " dont parlait Antoine Berman.
Il fait violence au français, privilégie leffet de dépaysement,
loralité de Dostoïevski, dont luvre nest
faite que de personnages qui parlent. Il est fasciné, dans Crime
et châtiment, par la lourdeur du texte en écho à la
lourdeur de lair, des situations, des objets. |
Il ne se pose pas la question-piège de la fidélité
au texte, mais celle, autrement plus féconde, de la fidélité
à sa propre vision de loriginal.
On la suivi avec plus de réticence quand il a défendu
la thèse dune langue russe foncièrement émotionnelle,
ou quand il a paru savoir ce que les lecteurs français pouvaient
ou ne pouvaient pas entendre de la littérature russe et de Dostoïevski.
De même, après avoir affirmé quil traduisait celui-ci
mais que son espoir était de traduire Pouchkine, il a livré,
des rapports entre un certain nombre de grands auteurs (Tolstoï, Tourgueniev
)
une vision étrangement classique, très en retrait de ses traductions
si novatrices. Au total, le témoignage dun praticien guerroyant
avec la langue dans la plus grande jubilation, mais qui, au feu de lenthousiasme,
répondant aux questions de Nicole Zand, en vient parfois à
présenter comme de véritables découvertes ce qui est
évident pour tout traducteur simplement digne de ce nom.
> Bernard Simeone
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