brèves


Constat provisoire

À l’issue des deux soirées du colloque de philosophie sur " crimes et vertus ", tous avaient pu dresser un constat de différence qui, au-delà des personnalités et des formes de mise en scène de la parole, touchait la conception même de la philosophie et, plus largement, du travail intellectuel. Mercredi à midi, dans le cadre du petit cloître de l’abbaye, lieu moins solennel, plus amical, les discours de Christian Jambet, Guy Lardreau et Jean-Claude Milner se sont rencontrés – ou du moins croisés, effleurés. " Nous sommes convenus que nous pouvions nous couper ", déclara Guy Lardreau, énonçant ainsi l’acceptation d’une dispute, d’une véritable disputatio, au sens de la tradition.

 Car il y avait une thèse forte, sous forme de plainte, dans l’acception quasi juridique du terme : selon Milner, la philosophie en refusant les noms propres – entendons : ce qui ne se prête pas à la substitution synonymique, ce qu’aucun autre nom ne peut remplacer – ne permet pas de rendre compte de la diversité du réel et risque, par ce jeu des substitutions, de servir la demande d’oblitération des sujets, et de jouer au fond une fonction consolatrice. Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement, disait La Rochefoucauld ; Milner ajoute : ni le crime ; et si la philosophie accueille cette requête de l’humanité, elle console certes, mais ne permet pas de penser l’horreur. Ni de dénoncer, ni de combattre. Cette requête – car il y a là, envers la philosophie, non seulement respect, mais plus encore intérêt et passion – Guy Lardreau et Christian Jambet en ont, semble-t-il, accepté la légitimité, voire la pertinence. Mais cela, tout en affirmant qu’au fond cette plainte faisait partie,

 structurellement, du système de la philosophie, qu’il y avait des noms propres – insubstituables – dans la philosophie : Périclès ou Thémistocle, chez Platon ; le principe, chez Proclus ou Damascius ; la matière, nom propre de l’innommable ; enfin, qu’aucun discours qui vaille n’explique tout et que, partant, on ne saurait reprocher à la philosophie de ne pouvoir rendre compte de l’horreur, car " l’horreur pure ne se pense pas ". À la remarque de Milner affirmant qu’il s’agissait là d’une façon d’exonérer la philosophie de ce à quoi elle était convoquée, Lardreau répondit qu’était possible, et nécessaire, non une " philosophie des camps ", mais une " philosophie de l’époque des camps ".
La philosophie seule permet de penser que l’univers puisse être autre qu’il n’est. Tel fut le point d’accord, nécessaire mais minimal. Et lorsque Guy Lardreau conclut en estimant qu’au fond les différences étaient surtout affaire de style, Jean-Claude Milner rétorqua : Sans doute, mais c’est essentiel.

> J.-C. Z.


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