" Ce n’est pas tout que d’instituer des écoles primaires ; l’essentiel est de soustraire les jeunes citoyens aux vices de l’ancienne méthode d’enseignement et de les conduire dans la carrière de la morale républicaine en leur fournissant des instructions propres a leur révéler les secrets de la raison et de la grandeur du peuple, a graver dans leur esprit les droits et les devoirs de l’homme, a répandre et faire germer dans leur cœur la connaissances et la pratique de toutes les vertus morales, sociales et républicaines… si on veut faire éclore et mûrir les fruits sacrés que nous devons tous espérer de recueillir de notre sainte et merveilleuse révolution. ". Ils sont cependant contraints de se soumettre à la dure réalité : " L’expérience nous fait connaître d’avance la plupart des personnes qui se présenteront pour les institutions primaires : ce seront les mêmes qui occupent actuellement ces places : ceux-ci sont également les mêmes qui régentaient < enseignaient > avant la nouvelle institution ; Dans de pareilles conjonctures faudrait-il que les instituteurs des écoles primaires continuassent d’enseigner comme ils le font encore, suivant les règles du régime sacerdotal ? "
Si l’on est bien obligé de reprendre les anciens maîtres pour enseigner les nouveaux programmes – ils sont les seuls à savoir, pouvoir et vouloir exercer dans ces campagnes – une enquête de l’an VI démontre que l’on trouve dans quasiment toutes les écoles primaires du département, les livres imposés par le législateur : Déclaration, Constitution, Catéchisme Républicain voisinent avec les Préceptes de la Raison, la Prière de l’Homme libre à l’Éternel et les Actes héroïques des Républicains françois.
Les Comités locaux préfèrent oublier l’extrême lenteur des changements dans les petites communes et privilégier la réussite apparente des nouvelles écoles dans les gros bourgs. La mise en scène d’un examen d’élèves à Lézignan en l’an VI en témoigne :
" Ce jourd’hui vingt thermidor an six de la République françoise une et indivizible, les eleves du citoyen Antoine Cros, instituteur primaire de canton de Lezignan, a la
residence de la commune de Lezignan, chef lieu de canton, assemblés dans une sale de la maison commune a l’effet de proceder a un exercisse literaire ; lequel avoit eté annoncé par un programme qui avoit eté affiché et dans la commune de Lezignan et dans celles environentes : ce qui avoit attiré un concours des citoyens et des citoyennes considerable au point que la sale quoique très vaste pouvoit à peine les contenir.
L’administration en corps et en costume occupoit les premières places et après elle tous les fonctionnaires publics de la dite commune ; une musique patriotique amusoit les spectateurs en attendant que ledit exercisse commensat ; les dits eleves au nombre de douze accompagnés dudit citoyen Cros instituteur se sont presentes et apres avoir salué tous les spectateurs ont pris chacun leur place : le petit Sizaire, âgé de dix ans, a ouvert la seance par un discours annalogue audit exercisse qui a été vivement applaudy ; ensuite chaque eleve a répondu avec succès aux diverses questions. Et alors le president de l’administration a eté invité de placer sur la tête de chaque eleve une guirlande de laurier. Il a eté ensuite adressé des félicitations aux parens des dits eleves et des remersiements a l’instituteur : de tout quoi il en a eté dressé le présent procès verbal ".
Ce que ne dit pas l’enquête de l’an VI, mais nous l’apprenons en lisant d’autres visites d’écoles et des correspondances contemporaines, c’est que les beaux livres neufs fournis par l’administration révolutionnaire restent bien souvent soigneusement rangés dans les classes. Les instituteurs, eux-mêmes d’anciens régents, on l’a dit, reprennent leur enseignement de la lecture et de l’écriture dans les vieux livres qui leur sont familiers : L’Imitation de Jésus-Christ, la Semaine Sainte, le Catéchisme du Diocèse. Loin d’être des " fanatiques " contre-révolutionnaires, ils ne font que répondre aux souhaits des parents qui les payent et à la force de l’habitude. Il faudra attendre un siècle pour que l’utopie de l’enseignement universel des vertus républicaines devienne réalité.
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