Onze inédits pour le Banquet


 

 

 

par Pascal
Quignard

Le peigne, le chapeau, les gants, la fourchette, la paille, la flûte, le tambour et le violoncelle sont hantés. Ce sont des ponts conçus de telle sorte que les pôles qui sont en conflit ne se touchent pas mais communiquent. Il en va ainsi des arcs. Puis ce furent les premiers bateaux. Conséquence : ma façon de penser est peut-être fondée. Ma façon de méditer sans concepts, mon désir de ne porter mon attention que sur les relations polarisées, angoissantes, intenses qui animent les rêves et qui vivent sous les mots, plus contradictoires même qu’ambivalentes, ont précédé l’histoire et les premières cités des hommes. Ces tiers étranges, ces outils, ces médiations compliquées sont obsédés par la crainte de ne pas court-circuiter la vie qui se perpétue tant bien que mal. Il ne faut pas faire exploser sans cesse des tonnerres et des déluges. Le langage aussi est un médiateur. Le langage aussi est un peigne, un chapeau, un gant, une flûte, un propulseur, un arc, un bateau. Aussi, comme tout ce qui médiatise, le langage déconnecte. Et aussitôt, après coup, il semble qu’il dissimule un secret. Il est un vêtement entre le regard et la nudité comme la paille s’interpose entre la bouche et l’eau.
Il est comme la fourchette entre les dents et la chair sanglante.
Le langage est un tambour fait de la peau de la bête tuée sous les doigts qui la hèlent sans cesse, qui tambourinent nerveusement. Qui la rappellent.

La vierge Marie mourut à l’âge de soixante-douze ans.
Le grand prêtre s’approche du grabat mais ses deux mains sèchent aussitôt comme des feuilles mortes.

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