
par Pascal
Quignard |
Le peigne, le chapeau, les gants, la fourchette, la paille, la flûte,
le tambour et le violoncelle sont hantés. Ce sont des ponts conçus
de telle sorte que les pôles qui sont en conflit ne se touchent pas
mais communiquent. Il en va ainsi des arcs. Puis ce furent les premiers
bateaux. Conséquence : ma façon de penser est peut-être
fondée. Ma façon de méditer sans concepts, mon désir
de ne porter mon attention que sur les relations polarisées, angoissantes,
intenses qui animent les rêves et qui vivent sous les mots, plus contradictoires
même quambivalentes, ont précédé lhistoire
et les premières cités des hommes. Ces tiers étranges,
ces outils, ces médiations compliquées sont obsédés
par la crainte de ne pas court-circuiter la vie qui se perpétue tant
bien que mal. Il ne faut pas faire exploser sans cesse des tonnerres et
des déluges. Le langage aussi est un médiateur. Le langage
aussi est un peigne, un chapeau, un gant, une flûte, un propulseur,
un arc, un bateau. Aussi, comme tout ce qui médiatise, le langage
déconnecte. Et aussitôt, après coup, il semble quil
dissimule un secret. Il est un vêtement entre le regard et la nudité
comme la paille sinterpose entre la bouche et leau.
Il est comme la fourchette entre les dents et la chair sanglante.
Le langage est un tambour fait de la peau de la bête tuée
sous les doigts qui la hèlent sans cesse, qui tambourinent nerveusement.
Qui la rappellent.
La vierge Marie mourut à lâge de soixante-douze ans.
Le grand prêtre sapproche du grabat mais ses deux mains
sèchent aussitôt comme des feuilles mortes.
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