brèves



Pascal Quignard
à l’abbaye :
Que la
lumière ne
soit pas

Hier, l’après-midi du petit cloître fut consacré aux lectures de Pascal Quignard. Ce furent d’abord celles que nous donnèrent Laurent Manzoni et Marc Betton en choisissant des extraits du Sexe et de l’Effroi qui pouvaient faire écho par rapport au thème du banquet. L’auteur saisit ainsi l’occasion de souligner le volontaire " côté imprononçable " de pages qui entendent ne pas renoncer à embarrasser le lecteur par des parenthèses barbares, afin de mieux lui communiquer ce trouble des mots qui, pour Quignard, compte plus que leur sens et explique qu’il privilégie la " fascination " sur l’" admiration " de ces chers Romains.
Quignard choisit ensuite de nous livrer trois contes pour illustrer, plus que la fascination suscité par l’approche impossible du monde obscur des Anciens qui faisait la matière du Sexe et l’effroi, son exact contraire auquel il donna le nom de " dé-sidération ", cette étrange contemplation d’un ciel nocturne qui fait espérer et " désirer " (en vain ?) voir des étoiles absentes. Un récit millénaire groënlandais, une évocation de La Chartreuse de Parme


et le rappel de la fable apuléenne de Psyché et Cupidon parlèrent tour à tour de ce qui n’apparaît pas dans le ciel et qui ne se dit pas de l’amour. Le pêcheur Nukar, Clelia et Fabrice puis Psyché et Cupidon, par-delà les différences des temps, avaient vécu la même expérience d’impossible contemplation/considération de l’objet de leur désir. À chaque fois, tout ne tenait qu’à une lampe, à une bougie, à un lumignon : si l’obscurité garantissait le plaisir, seule la lumière permettait de dire le désir, de le " dé-sidérer " ; mais elle n’ouvrait la voie qu’à la perte des sens, par l’évanouissement de l’amant ou la fuite de l’aimée.
C’est sur ce constat troublé et troublant que Quignard nous laissait, s’interrogeant pour finir sur l’obstiné " statut lucifuge " de l’amour, statut qu’il avait peut-être en commun avec l’art. Si le vertueux était tout simplement – comme le rappelait Quignard au début de son propos – celui qui pouvait voir la mort en face (l’homme vertueux mais aussi le sanglier ou le taureau), l’amoureux, quant à lui, était ainsi condamné à ne voir que pour perdre à jamais.

> Jean-Louis Fournel

Les arcanes du
pédalier

A l’occasion du cycle de
présentation organisé chaque soir à l’église Saint-Michel par Les amis de l’orgue de Lagrasse, nous avons demandé aux écrivains de passage au Banquet une improvisation libre sur l’instrument.

De tous les instruments de musique, l’orgue est peut-être celui que ses inventeurs se sont le moins souciés de simplifier, et où la part de la mécanique, aux bruits compliqués de machinerie de théâtre, reste la plus spectaculaire. Gros animal vibrant hérissé de tubulures, malgré les efforts des facteurs pour en disposer la façade à l’image d’un retable ou d’un porche d’église, et malgré sa capacité de susciter sous la voûte des églises d’autres architectures sonores aux envolées tout aériennes, l’orgue garde quelque chose de pesant, d’archaïque, et son maniement compliqué exige de l’organiste un effort qu’il ne peut cacher (ce pourquoi, peut-être, l’organiste se cache tout entier, alors que les autres instrumentistes s’exposent), et qui met en jeu l’équilibre de tout le corps : où les jambes, les mains, les bras, entrent dans un ballet complexe que règle le cerveau, mais aussi la poitrine et les poumons de l’exécutant.
L’orgue nous vient du moyen-âge, et quiconque pénètre dans le ventre de la machine ne peut s’empêcher de penser que la loi de simplification et d’économie qui s’est exercée sur tous les autres instruments a épargné celui-là.

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