orgues



L’intérieur d’un piano est d’une géométrie parfaite et simple, même si la mécanique qui permet aux marteaux de reproduire exactement la pression des doigts, puis de laisser vibrer la corde aussitôt celle-ci frappée, fut une invention d’une subtilité extrême ; le violon a atteint la perfection en réduisant à quatre le nombre de ses cordes ; et l’on pourrait citer bien d’autres " progrès " qui ont donné aux instruments de musique leur visage moderne, entre le xviiie et le xixe siècle. L’orgue au contraire, s’est perfectionné en se compliquant, en s’enrichissant, en prenant sur lui d’exprimer la diversité du monde. Et de sa lourde mécanique, il faut que sortent les voix parfaitement accordées de tout un orchestre dont le chef est aussi l’unique exécutant, chargé de tous les instruments en même temps, et qui, comme un véritable chef d’orchestre, doit anticiper les réactions de l’instrument (un imperceptible, mais troublant décalage sépare toujours le moment où l’on appuie sur une touche de celui où le son se fait véritablement entendre).
Quand j’étais enfant, mon oncle, prêtre, me permettait parfois de m’asseoir, l’après-midi, à la tribune de l’orgue de l’église dont il avait la charge.
Tout enfant, on ne me permettait encore que l’harmonium un peu poussif des messes de semaine ;
deux pédales en actionnaient les soufflets asthmatiques, et une heure d’orgue valait bien deux heures de vélo ! Mais quand j’eus un peu grandi, mon oncle me laissa tenir l’orgue, même sans surveillance. Ainsi, d’église en église, j’ai pu en essayer plusieurs au fil des ans, et même me faire ouvrir parfois, pour une exploration acrobatique, l’énorme caisse qui, souvent très loin du clavier, garde les tuyaux jalousement à l’abri des regards, ne laissant voir au public, d’en bas, qu’une géométrie assurément trompeuse. Je suis, hélas, toujours resté simple pianiste, bien incapable de maîtriser les arcanes du pédalier. Mais, seul dans ces églises qui, à chaque retour des vacances chez mon oncle, devenaient un peu ma seconde maison, j’ai passé des heures magiques à apprivoiser le gros animal, et même à emplir les voûtes de mélodies parfois bien peu catholiques — sans parler des harmonies autrefois interdites et des suites d’accords parallèles que les vieux manuels dans lesquels j’étudiais qualifiaient encore de diabolus in musica.
Tout enfant, on ne me permettait encore que l’harmonium un peu poussif des messes de semaine ;J’ai, grâce à la gentillesse de Jean-Hugues Guillot, retrouvé le souvenir de ces impressions d’enfance et d’adolescence en montant à la tribune du superbe orgue Puget que l’on vient de restaurer à Lagrasse.

Le vaisseau de l’église lui est exactement proportionné. On a évité de trop moderniser la mécanique, et la restauration a été faite avec le plus grand respect des caractéristiques de l’instrument. Les timbres en sont d’une souplesse et d’une luminosité admirables. Poser ses doigts sur le clavier est un honneur intimidant, écouter jouer Jean-Hugues et l’entendre parler de tout ce qu’il aime — et pas seulement de musique — est un vrai bonheur. Ne manquez pas les prochaines occasions d’entendre cet instrument rénové : il aura bientôt cent cinquante ans, et peut-être n’a-t-il jamais sonné aussi superbement ; au point que je soupçonne ceux qui en sont tombés amoureux et qui en ont permis la résurrection de lui avoir insufflé un peu de leur âme, et le restaurateur d’en avoir encore perfectionné la magie, le velouté d’origine, pour renforcer ainsi l’alliance d’ombre et de lumière, le contraste de premiers plans et de fonds lointains, qui fait qu’un orgue est comme un paysage où l’on peut se promener sans fin.

> Jean-Yves Masson

Chaque soir à 19 heures, visite commentée de l’exposition sur la restauration de l’orgue de Lagrasse, visite de l’instrument par Jean-Hugues Guillot.

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