un instituteur, les opposants sen prennent aussi bien au greffier
(notre actuel secrétaire de mairie) quau maître décole,
quand ils ne sont pas une seule et même personne. Dans lesprit
des adversaires, la responsabilité du greffier est engagée.
Il nest pas considéré comme un simple scribe dans ces
pays où la vie municipale, et plus généralement la
vie politique locale, exige une pratique constante de la traduction. Toute
relation avec lextérieur de la communauté suppose lemploi
de lécriture. Mais écrire, cest écrire
en français dans un milieu presque entièrement occitanophone.
Contrôler ce qui est écrit exige que lon en reçoive
une traduction exacte. Dans une assemblée, cette traduction est faite
oralement par les quelques notables qui possèdent les deux langues.
Mais la fixation par écrit dune discussion ou la simple consignation
dune délibération font appel à lart du
greffier. Quelles que soient ses insuffisances sa connaissance
du français écrit reste parfois approximative , cest
lui qui produit la seule trace consultable par les autorités extérieures
(pouvoir central, justice) dans la langue quil est le seul à
partager avec ces autorités et quelques notables du lieu. Le greffier-maître
décole devient le personnage important de toute assemblée
où les illettrés sont nombreux.
On comprend pourquoi les communautés de taille moyenne recrutent
de préférence des instituteurs ayant une expérience
de lécriture publique. La " vertu " que les assemblées
dhabitants attendent deux est assez éloignée de
la vertu prescrite par les décrets révolutionnaires qui sattachent
surtout à leur engagement dans la défense des valeurs républicaines.
Ils doivent, outre leur compétence technique, se montrer dignes de
confiance et maîtriser un ensemble de relations entre lexercice
de lécriture publique, lexercice de lenseignement
élémentaire et létat des |
luttes pour le contrôle du pouvoir municipal. Dans les conflits, tout
pétitionnaire opposé au recrutement dun instituteur-greffier,
se réclame de lintérêt général et
accuse ses adversaires de nagir quen fonction de leurs intérêts
particuliers. Mais il est rare que le pétitionnaire et son parti
naient pas un candidat à eux à proposer.
Ce nest donc pas simplement la substitution dun type
décole à un autre, cest un nouveau dispositif,
un dispositif laïque au sens non idéologique du
terme dont lécole et la pratique de lécriture
publique deviennent le centre, qui se met en place au niveau communal. Cest
sans doute là, malgré les futurs retours en arrière,
la vraie révolution municipale. Les villages du canton de Sigean
lont compris, eux qui réclament de toute urgence en lan
IV la reconnaissance de tous leurs établissements élémentaires
comme " écoles primaires ", non en fonction dun
quelconque changement dans lenseignement, mais afin que les maisons
curiales (les presbytères) ne puissent plus être vendues mais
soient transformées en logement de linstituteur. Il y avait
déjà, dans les gros villages, des " maisons communes
" les ancêtres de nos mairies bien avant
la fin de lAncien Régime : la " démocratie municipale
" exercée par des assemblées dhabitants et un
consulat élu étaient monnaie courante dans un Languedoc tôt
émancipé de lemprise seigneuriale directe. Mais la Révolution
a parachevé cette évolution que lon pourrait résumer
en évoquant un geste lourd de sens : la tenue des registres de lÉtat
Civil. Le régent dAncien Régime devait certes rédiger
les registres paroissiaux sous lautorité du curé. Désormais
linstituteur-secrétaire consigne les actes essentiels de la
vie des citoyens dans le " local national ", sous la seule autorité
de ladministration communale. La laïcisation de tous les actes
publics est ainsi irréversiblement consommée. La vertu laïque
nest pas une qualité individuelle. Elle est inscrite dans lacte
décriture publique. |