là bouche à bouche quasiment pour deviner et il a les épaules
basses et mauvaise haleine et quand on entre et quon se serre la main
il a les mains moites il a demandé au surveillant cette semaine
quon lui porte sa cantine ou ses colis sans que les autres sen
aperçoivent, en fractionnant : sinon ils lui prennent tout, ils lobligent.
Il raconte lhistoire du camion, le gars qui lavait pris
en apprentissage de maçonnerie, sachant pourtant le foyer et le reste,
et puis lui laissant la clé du fourgon le midi parce que lui, le
patron, rentrait manger chez lui et quil faisait froid, et le premier
petit tour de la cour ou sur le parking, et puis parti sur la route, le
gros fourgon brinquebalant et puis une voiture en face, prenant donc le
trottoir et puis un réverbère, le choc, parti en courant,
resté enfermé chez lui quand le patron avait téléphoné
disant ce nest pas moi, et le lendemain le patron était revenu
chez lui, lui proposant de négocier ça sur plusieurs mois,
simplement il retiendrait sur la fiche de paye la réparation et lui
sancrant dans la seule réponse absurde ce nest pas
moi et donc là maintenant sur le pavé et comment forcément
ça ne pouvait que continuer.
Celui-ci lève soudain le nez de sa feuille et mappelle,
il me demande ça comme un élève en classe : "
Monsieur, est-ce quon peut dire quon naime pas les voleurs,
si on en est un ? "
Quil faisait son service militaire et que quand on na pas
de boulot on sengage et qualors ils prenaient des volontaires
pour cette ville assiégée, si peu loin de la France quau
même moment le dimanche moi je mangeais chez le cousin dIstres,
le pilote de ravitailleur C 135, qui senvolait le matin pour y être
en une heure et demie et revenir le soir, et lui ce quon trouvait
dans le fond du texte à une brève image cétait
deux enfants, un garçon de dix ans et une fille de sept ou à
peu près ou même linverse, ce qui était sûr
cest quau garçon manquait une jambe et à la petite
fille une main et que les deux étaient ensemble dans la rue, ensemble
tous les jours et quon entendait les explosions au loin et les tirs
tout auprès, et lui, |
le robuste gars de la banlieue parisienne cétait la trouille,
la trouille bête et ce quil navait jamais supposé
en lui de peur possible, la peur sans raison puisquils avaient luniforme
et le casque, quils étaient des centaines là-bas dans
la ville assiégée, que la solde on ne la dépensait
pas mais les deux enfants maintenant il les avait aussi dans les rêves
(javais demandé : Parce que musulmans comme toi il navait
pas su répondre, dans la ville où il avait grandi au bord
de Paris il ne sétait jamais posé cette question, même
le jeûne ici à la prison il ne le faisait pas, comme dautres
qui au plateau livré à 17 h 30 ne touchaient pas et le gardaient
jusquau soleil bien plus tard couché), en tout cas demandant
son rapatriement, renvoyé à un lieutenant et le lieutenant
disait non cela amplifié, et la trouille et la haine jai
retourné le Famas contre lui, et maintenant ici pour quoi, je
ne saurai pas, cela ne mintéresse pas, mais la bascule doù
elle venait cétait de cette image de deux gosses alors qui
responsable.
Il dit quil était dans un foyer et quil en avait
marre, quavec un autre ils étaient partis en Belgique et que
là-bas la sur de lautre avait un garage et quau
premier dimanche la sur étant partie ils avaient pris les clés
du garage et embarqué deux voitures et que là-bas cest
facile puisque chacun a pour la vie sa plaque dimmatriculation, beaucoup
plus facile pour revendre.
Il dit quil était dans un foyer et quil en avait
marre : cinq fois, dix fois, vingt fois le mot foyer et quils en avaient
marre, et quon sen sort comme de vouloir à tout prix
montrer et casser la cessation dêtre où les foyers vous
mettent par les heures réglées et lordre imposé
: celui-ci quil avait préféré partir dans les
rues, vivre la rue, il dit : " Jai tout plaqué, je me
suis retrouvé à la rue. Quand jétais à
la rue, je me débrouillais bien, jétais toujours propre,
je ne me laissais pas aller. Je vivais au jour le jour, je ne pouvais pas
penser à demain, ni même à mes erreurs. On survit, on
ne pense à rien. Jai essayé de vivre ma vie tout seul,
jai fait un trait sur tout, jai oublié. " |