Celui qui est né dans les Charentes, et a commencé par
travailler sur les manèges denfants et dit que cétait
bien, et puis aux autos tamponneuses mais que cétait plus dur,
beaucoup plus de travail et que ça finissait tard, jusquà
trois heures du matin souvent, et cela deux ans mais sans jamais quitter
le département, et puis avait tenté dans les mêmes villes
avec un copain de vendre sur les marchés des tee-shirts avec dessus
Johnny Hallyday et puis des trucs comme ça et lhiver venu
découvre les maisons vides de la grande ville et écrit comme
si cela allait de soi, pour commencer un récit : un jour que jétais
à demander de largent rue Sainte-Catherine (il était,
disait-il, à Bordeaux depuis cinq mois).
Il dit, celui-ci : " Toute une nuit, toute la nuit ils rentraient
toutes les demi-heures parce que moi et mon petit frère on avait
abîmé un de leurs collègues, une nuit denfer.
" Et une autre fois, parlant de la cité Thiriet de Mérignac
contre la cité des Fleurs : " On sétait planqués
à soixante, il y en a huit qui sont allés chercher lembrouille,
ils leur sont tombés dessus à quinze alors on est sorti on
les a éclatés cétait bien. "
Et celui-ci, qui nen est pas à son premier séjour
: " Même que je fais rien, je sors dune boîte et
les keufs quand ils me voient cest : alors Tiago pas encore
mort, quand cest que tu nous débarrasseras le plancher, il
pourrait y avoir un vélo de piqué cest moi quils
viennent chercher
"
Un jour, à cause dune réunion cest le responsable
du service socio-éducatif qui mavait reconduit à la
gare, on avait parlé de Hurlin et des autres, et de la difficile
séparation de la prison et de la ville, quand cest la même
ville quon partage, lors queux-mêmes ont pour première
tâche de ne pas renoncer à ce quils reprennent chemin
dans la ville, et quau contraire il faudrait travailler encore plus
dans cette liaison du dedans et du dehors. On roulait sur les quais et tout
au bout très loin se dessinaient les ombres blanches des immeubles
de Bacalan : ils venaient de prendre en charge toute une bande de la cité,
parce quun type dun quartier adverse avait été
tué et que tous ceux-là étaient venus signer dun
coup de lame la décision collective. |
Que cétait plus difficile, le travail, quand ils étaient
là non pas venus seuls dans ce qui les mettait à lécart,
mais ainsi en bloc et restant dans la cour et les couloirs en bloc. Le responsable
du service socio-éducatif, en conduisant phares allumés dans
les rues qui menaient à la gare, disait : " Avoir face à
soi quelquun qui a mis toute la ville en émoi, et ne tenir
compte de rien qui ne soit pas lui-même. On préfère
ne rien savoir, quelquefois ce nest pas possible. " La manière
dont cette histoire avait déjà traversé les pages faites
dans la petite salle : " Comme là, quartier contre quartier,
Bacalan contre Saint-Michel, ils se sont bagarrés entre eux, je ne
sais pas pourquoi. Quartier contre quartier, Bacalan contre Saint-Michel.
Et cette histoire elle est vraie, cest un jeune de 23 ans, il sappelait
Khalid, on la ramené au Maroc pour lenterrer là-bas.
Je voyais sa femme et son frère qui pleuraient. Cest passé
à la télé, et ces jeunes-là ils sont encore
ici à la grande maison. Après, il y avait quatre cents personnes
qui ont fait la marche, le tour de Gambetta, deux fois, et poser des fleurs
à la place où il était mort, et moi jétais
avec eux. "
Celui qui faisait les marchés avec de la bimbeloterie et javais
voulu le faire écrire de ces inventaires, les râpes à
fromage et les couteaux Opinel, les essoreuses à salade et les moulinettes
à légumes, les pierres à aiguiser et le beau plastique
de couleur dans quoi on moulait les passoires ou les égouttoirs,
et qui avec son fourgon et son stand connaissait toutes les villes depuis
Menton jusquà Rennes en suivant la façade des deux mers
et le grand couloir dentre les montagnes où sont Albi, Toulouse
et Pau et parce que le commerce nallait plus commençant dautres
biznesse et sur ce mot biznesse comme dans lécriture
aussi tout avait commencé sans virgule de glisser.
Celui qui de Brest voulait prendre le train pour Bordeaux parce que
cest là, dans cette base aérienne un peu plus loin que
laéroport, quil était affecté et que la
discipline y était rude (on les faisait coucher dans la forêt,
marcher jusquà épuisement et sauter en parachute, marcher
dans les marais comme si les lois ordinaires déjà, mais légitimement,
nexistaient plus), |