" Face à Canal + ou encore devant les cafés de philosophie
où ça ne cesse de bavarder, comment faire pour que la gravité
de ce qui peut se dire sentende ? La réponse, cest justement
de faire écran, quil ny ait pas de participation du public,
vulgairement : quil la ferme pour que ça souvre. "
Benny Lévy expliquait ainsi le dispositif de parole choisi lors du
colloque de philosophie sur les plaisirs en 1996. On entendit fort la première
partie du binôme, moins la seconde. Or, cela sest ouvert. Mais
comment ? Nous retrouvons les traces de ce cheminement dans Corbières
Matin de cette année, alors que se tient un autre colloque, autour
de " Crimes et vertus ". Voyons un peu comment voyage cette
" parole grave ".
Lannée dernière, les philosophes avaient choisi,
à la suite de leurs exposés, de " se rendre disponibles
" aux participants du Banquet. Les jeunes gens rassemblés dans
latelier vidéo animé par Stéphane Gatti et Michel
Séonnet se sont emparés de cette proposition, les ont questionnés
sur leur rapport à limage. Cela a permis de réaliser
un film de 26 minutes Le Regard de la chauve souris. Cette première
tentative est loin dépuiser la matière, elle protège
juste un peu ce qui se joue dans la parole, ce qui se joue dans sa gravité.
Les entretiens dans Corbières Matin poursuivent le travail,
permettent que ne se rompe pas la chaîne. Ils vont résonner
dans le colloque de 1997. |
Une première exigence, la continuité, est alors
remplie. Reste alors à mettre à lépreuve, malgré
labsence-présence de Benny Lévy, la complicité
(fraternelle ?) qui réunit les philosophes et permet léclosion
du verbe. Pour poursuivre leurs entretiens, Christian Jambet, Guy Lardreau
et Jean-Claude Milner ont choisi de se rencontrer, de " seffleurer
" le lendemain dans une " dispute " oratoire. Là
encore, le souci de ne pas rompre la chaîne. Qualifier, dénoncer,
combattre, cette exigence éthique sapplique dabord à
soi. Cest elle seule qui permet au village philosophique "
de naître. Pendant toute la durée du Banquet, les cafés,
les Ramblas, les maisons et les gîtes de Lagrasse vont être
le lieu dexceptionnelles conversations (" définis-moi
le prédicat. " ; " philosophie des camps " ou "
philosophie de lépoque des camps " ; " une rébellion
peut-elle simaginariser ou se réelliser.)
Un " traité de paix " ou un constat provisoire conclut
les échanges, et, dans le même mouvement, appelle sa continuation.
Ne pas rompre la chaîne, cest peut-être, alors, inventer
la forme, le lieu, linstance de sa matérialité. Des
écrits, des entretiens, une revue, celle-là même que
par leur travail, Stéphane Gatti et Michel Séonnet ont virtuellement
engendrée, sans le savoir.
> Alain Raybaud
|
Du point de vue massif, une librairie est un lieu où est entreposée
une certaine quantité de marchandise. Un certain nombre de personnes
y entrent et en ressortent, ayant acheté ou non une partie de cette
marchandise. Afin que nul ne salarme, précisons quà
la librairie du Banquet, lécrasante majorité de ceux
qui entrent en tant que personnes, ressortent en tant que clients.
Sest-on pourtant jamais demandé comment lalchimie
sopère ? Prenons Jean Vautrin. Le point de vue massif sattardera
sur la liste des meilleures ventes, notera les succès, passera à
un autre auteur. Ici venons-en au sujet qui nous intéresse : le libraire.
Lanecdote qui suit montrera que, plus quune fonction sociale,
le mot recouvre un métier.
À la librairie du Banquet donc, hier, une personne prend un livre
de Jean Vautrin, lapproche de son visage, léloigne, le
rapproche encore. À lautre bout de la librairie, au rayon enfant,
une libraire perçoit le manège. Sest-elle précipitée
pour vanter Jean Vautrin, sa vie, son uvre et ses mérites ?
Non. Elle a prêté ses lunettes à la personne qui, linstant
daprès, est devenu un client. Car, en matière de livre,
lessentiel cest de lire. Ainsi va la librairie qui a épuisé
hier tous ses exemplaires du Sexe et leffroi de Pascal Quignard.
> Ph.R.
|