Henri Gougaud


U n ev o i x

par Emmanuel Darley

D’abord c’est une voix.
Cette voix, cet accent que l’on écoutait le soir, qui nous racontait des histoires dans le noir et qu’on attendait, impatients. À cette époque, la télévision était absente chez nous. Il y avait les livres et la radio. Les actualités et les rendez-vous réguliers, le théâtre enregistré, la Comédie-Française le dimanche, et le soir donc, après le repas ou juste à la fin, " Marche ou rêve ", " Ici l’ombre ".
Nous, c’était le Nord, la banlieue parisienne ou, l’été, la Bourgogne. Longtemps je n’ai pas su où se trouvait Carcassonne, les Corbières.
Gougaud entrait chez nous par les ondes, venait nous tenir compagnie, nous faire frémir, nous exalter, avec ses histoires fantastiques, ses contes du pays cathare, d’autres régions de France, ou de mondes lointains.
Légendes de la nuit des temps, faits divers surnaturels, sorciers, fées et magiciens, hérétiques et troubadours.
Récits mis en voix, voix chaude et rocailleuse, qui savait crier et murmurer, se faire effrayée ou effrayante, violente ou tendre.
Récits, légendes, mis en musique, en ambiance.

Et alors tout s’effaçait alentour, seule cette voix sortant du postenous enveloppait, nous liait dans une seule et même écoute.
Au générique de fin, la radio se taisait, le réel resurgissait et on allait dormir, rêver, refaireen songe ces histoires.

Plus tard, au hasard de mes lectures, je l’ai retrouvé écrivain.
Raconteur d’histoires, scribe de légendes colportées, recueillies en Europe, en Asie, aux Amériques, sur la terre entière – dans la tradition languedocienne, ouverte vers l’Orient, vers le monde, par les chemins ou par la mer.
Des nouvelles à la lisière du fantastique, du surnaturel. Un essai sur la science-fiction, des romans. Des romans où la terre et l’histoire du pays d’Oc, des Corbières sont toujours présents, en sont l’essence même.
Parfaits, bons hommes, bonnes femmes, croyants, aimés de Dieu.
Sites de batailles, de sièges et de bûchers. Croisades.
Terres mystérieuses de l’Aude, du pays d’Olmes, du pays de Sault, du Minervois, du Lauraguais.
Raconter avec fidélité l’histoire de ces hommes, de ces femmes, des croyances et des violences. Raconter, mettre en scène l’histoire.
Suivre les derniers hérétiques, pourchassés, dénoncés, contraints de cacher leur foi, de se travestir en bons chrétiens, d’oublier leur vision des mondes si partagée entre Bien et Mal.
Chercher,mettre à jour les traces, les signes de ces époques tourmentées.
Être de ce pays, c’est être du pays de la langue, du pays des troubadours, agrandir la vivacité d’une tradition orale, raconter, raconter encore, recomposer des mélanges et des influences, ressusciter et lier des légendes et des contes, les dire à haute voix, dans des livres – des arbres à trésors, arbres à soleil, arbres d’amour et de sagesse.

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