Charles Trénet


Il ne faut pas
exagérer
Charles Trénet

 

 

 

par Jean-Michel Mariou

Il ne faut pas exagérer : Charles Trénet n’est pas André Breton. En France, où l’on a toujours tendance à trop en faire, il est assez bien vu de ranger le poète narbonnais sur l’étagère " Surréalistes ", sous le prétexte que l’on croise, dans ses chansons, des canards qui parlent anglais ou des noix pleines de régiments en manœuvre. Le Surréalisme était un mouvement révolutionnaire qui se voulait " pure pratique d’existence " (Maurice Blanchot), et qui prévoyait bruyamment de faire table rase de bien des choses dont Trénet, tout au long de sa vie, s’accommoda toujours avec gentillesse… Le soulèvement des âmes ne dépassa jamais chez lui les barricades dressées par Jack Lang en une ultime tournée électorale de Mitterrand II, et sur les tables des grands rendez-vous du siècle, on chercherait en vain, entre tous les autres, le nom du " fou chantant ". En fait de Manifeste, on voit bien de quoi il s’agit : une geste d’habiles calembours, une fantaisie impertinente, et qui fait rêver — Les jours de repassage, dans la maison qui dort, la bonne n’est pas sage, mais on la garde encore. On l’a trouvée hier soir, derrière la porte de bois, avec une passoire, se donnant de la joie.
Il ne faut pas exagérer : Charles Trénet n’est pas non plus Maurice Carême, poète officiel des récitations de cours élémentaire. La preuve ? En 1982, les Immortels le retoquèrent en leur Académie, lui refusant aux trois tours d’une élection blanche et un peu ridicule le siège très vacant du duc de Lévis-Mirepoix. Après tout, Trénet, " jeune printemps en marche " – ainsi l’appelait Max Jacob –, a souvent poussé la fantaisie dans d’ultimes retranchements, où elle est bien obligée, pour s’en sortir, de casser les briques du tout-venant. Au début des années soixante, le lieutenant-colonel Fabre écrivit au Premier Ministre, Michel Debré : " Trop souvent les artistes prennent avec l’amour-propre et la dignité des gendarmes des libertés inadmissibles. Des chansons telles que L’Âne et le Gendarme, dans laquelle Charles Trénet propose une comparaison à l’avantage de l’âne, dépassent les limites acceptables.

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