Une secte nazie, des assassins du GIA, un stock de barbouzes barbouzants, une assemblée générale où tout le monde semble connaître tout le monde au fin fond des Corbières, du cadavre à foison qu’on fabrique ici et qu’on dépose en Algérie, une déclaration délirante du chef de la secte sur la manière de semer le chaos, car il en sortira toujours quelque chose, et pour couronner le tout, des hommes bleus qui débarquent en grand uniforme du désert et interrompent la fête juste au moment où l’assemblée s’apprêtait à reprendre en chœur l’hymne du père Ubu.
Philomena s’arrêta devant une porte et m’interpella : " Miss Tyller, c’est le moment de nous montrer que l’agent secret français est aussi bien équipé que les meilleurs. " Je tirai de ma poche un passe dernier modèle et me mis à farfouiller dans la serrure à barillets, améliorée de ressorts divers et de clapets variés. L’agent français en valant un autre, la porte s’ouvrit sur un escalier à volée sarrasine (tiens ?), dont le plâtre respirait encore. Philomena précéda Caroline et je leur emboîtai le pas. L’escalier comme je m’en doutais débouchait sur un souterrain étayé de pierres taillées qui ne comptait plus les siècles. Philomena claqua des doigts : " Service. " J’allumai ma torche, notre pérégrination reprit. Philomena s’arrêta devant une niche où un ciboire finissait de se laisser ronger par le vert-de-gris. Elle ramassa une poignée de sable et en frotta les côtés. " C’était du tifinagh ! " L’abrasion fit apparaître une suite de signes inconnus de moi, chacun gravé sur une des sept faces du ciboire. " C’est l’écriture touareg, poursuivit Philomena, malheureusement je n’y comprends rien. "
" Moi si ! " La voix dans notre dos nous fit nous retourner instantanément. Encore un homme bleu ! Bel homme d’ailleurs, grand et maigre sous la robe ample, le regard profond sous le turban qui lui cachait le visage.
Où était son méhari ? Je perdis le goût de pouffer quand le voile tomba et que je reconnus Nourredine et un méchant riot gun qu’il tenait d’une main à la manière de quelqu’un qui sait s’en servir. Il avait bien changé le petit camé que j’avais laissé enchnouffé sur un capot d’épave automobile. " Je comprends votre surprise Stéphanie Tyller, mais voyez-vous, chez les Touaregs aussi il y a des jumeaux. Nourredine était là pour garder le secret, il n’est plus là, j’emporte le secret que nous avaient confié les saints chrétiens assassinés par ces chiens enragés. Vous ne le connaîtrez jamais, je peux bien vous en parler : c’est le secret du royaume de mille ans. "
J’avais lu ça sur le Net en tombant sur le site du Banquet du Livre. Ces sages jeunes gens avaient scanné une vieille brochure sur l’histoire de l’abbaye, les sept ermites qui habitaient Lagrasse avant que la ville soit construite, leur rencontre avec Charlemagne et son armée en route pour guerroyer contre le sarrasin, le coup de la multiplication des pains que leur avait fait l’ermite Thomas, les longues discussions dudit avec l’empereur à la barbe fleurie, et les bassesses commises par le père de l’Europe pour extorquer le secret des ermites, allant jusqu’à faire construire l’abbaye et proposer en vain à Thomas d’en devenir le boss. " Les Touaregs n’aiment pas les empires, reprit Nourredine, surtout s’ils doivent durer mille ans. Que les fous de Dieu s’emparent du secret en Algérie, et c’est reparti pour la course au califat. Je prends le ciboire et salam alheikoum. " Il prit aussi ma lampe et disparut dans le noir.
Ça tombait bien, j’avais pris le goût d’y nager. Qu’est-ce que je foutais dans cette histoire où on se massacrait pour des légendes de bonnes femmes qui auraient vu grand ? C’est à ce moment-là que Philomena se mit à penser à haute voix. " Les sept moines assassinés en Algérie par le GIA devaient connaître le secret.

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